#Sciencesporcs: l'affaire Olivier Duhamel entraîne une libération de la parole à Sciences Po

Justine Chevalier
·4 min de lecture
Sciences Po - BERTRAND GUAY / AFP
Sciences Po - BERTRAND GUAY / AFP

"Je m'appelle Juliette, j'ai 20 ans et aujourd'hui je vous écris car à Toulouse aussi on est violé.es, à Toulouse aussi on est humilié.e, à Toulouse aussi on peine à être écouté.es." C'est ce message publié sur les réseaux sociaux qui a permis ces derniers jours une multiplication des témoignages évoquant des violences sexuelles dans les différents Instituts d'études politiques, ces dix écoles particulièrement sélectives et pointées du doigt après l'éviction dOlivier Duhamel de Sciences Po Paris. En 24 heures, le hashtag #Sciencesporcs, sous lequel sont regroupés ces récits, a d'ailleurs été utilisé près de 19.000 fois sur Twitter, selon Visibrain.

Dans une longue lettre publiée sur un groupe Facebook intra-étudiants, l'élève de Sciences Po Toulouse décrit ce rapport sexuel forcé, non consenti, avec un autre élève de l'école. Elle décrit aussi les humiliations, les bizutages et l'omerta. "Les IEP regorgent de violeurs, d'agresseurs et de harceleurs, leur présence est confortée et favorisée par les événements de nos écoles", poursuit la jeune femme dans ce message rendu public par une ancienne étudiante de l'IEP de Toulouse et influenceuse féministe.

"Les associations faisaient le travail dans les IEP, mais elles n’étaient pas écoutées, estime auprès de BFMTV Anna Toumazoff. On savait qu’il y avait énormément de victimes, mais ça m’a choquée de voir autant de témoignages lorsqu’on les a recensé sur une page Instagram."

Des centaines de témoignages

Depuis cette publication, Anna Toumazoff reçoit des dizaines de témoignages similaires ou évoquant des violences sexuelles, qu'elle compile sur son compte Instagram.

"Un des deuxièmes années qui nous 'gérait' m'a pelotée devant tout le monde à un stand d'une asso, personne n'a jamais relevé", raconte une étudiante de Sciences Po Strasbourg. Une ancienne élève de l'IEP de Grenoble évoque elle "ces trois filles 'traumatisées' par le même 'gars du BDE'. Je me souviens de les avoir écoutées sans jamais oser prononcer le mot viol". "L'IEP de Saint-Germain-en-Laye n'est pas en reste", abonde une autre jeune fille.

"C’est toujours les mêmes processus, il y a une prééminence du viol dans les processus d’intégration des IEP", poursuit Anna Toumazoff, qui dénonce "un silence des administrations qui est frappant".

A Aix, Lille, Paris - où le directeur Frédéric Mion, sous pression avec l'affaire Olivier Duhamel, a démissionné -, Rennes mais aussi à Bordeaux, des témoignages sont apportés. Dans la capitale girondine, c'est le témoignage d'une jeune fille, fin janvier, confiant s'être fait violer en 2019 qui a libéré la parole de dizaines autres étudiantes. L'association Sexprimons-nous a d'ailleurs lancé un premier appel à témoignage, puis un second via un formulaire en ligne afin de recueillir la parole des anciens et anciennes étudiants "victimes de violences sexistes et sexuelles". L'association a également rencontré la direction de l'établissement le 2 février.

Les directions des IEP mises en cause

Les directions des différents IEP sont très souvent également mises en cause dans ces témoignages qui dénoncent une inaction voire un étouffement des affaires. "Maintenant que cette parole tragique a été libérée, elle doit être accueillie avec empathie et traitée avec détermination", écrit la direction de Bordeaux dans un communiqué, évoquant l'obligation d'"une évaluation renouvelée de tout ce que l'administration a mis en place au titre de l'écoute et de l'accompagnement". "Un travail en profondeur et en commun avec les associations" va être engagé.

"Le silence doit être rompu et ces faits ne sont en aucun cas pris à la légère", se défend de son côté Sciences Po Strasbourg. La direction affirme que des mesures sont déjà prises pour sensibiliser les élèves aux violences sexuelles et sexistes. Elle promet d'être "intransigeante" si "ce genre d'affaires venait à être révélé". A Grenoble, la direction, qui salue "le courage" des victimes qui ont témoigné, assure également qu'elle "signale systématiquement au procureur de la République les faits relevant d’agressions sexuelles et de viols qui sont portées à sa connaissance".

"Le silence doit être rompu et toutes les parties-prenantes doivent y contribuer", en appelle de son côté la direction de Science Po Rennes, rappelant qu'une référente égalité femmes-hommes et lutte contre les discriminations a été nommée en 2019. "Les témoignages sur les réseaux montrent bien qu’il est nécessaire d’aller plus loin", poursuit la direction.

A l'heure actuelle, seul le parquet de Toulouse a ouvert une enquête pour viol après la plainte déposée par Juliette le 6 février dernier. Deux signalements ont été fait auprès du procureur de Grenoble les 25 janvier et 8 février qui a ouvert deux enquêtes pour "agression sexuelle" confiées à la sûreté départementale. Le parquet de Bordeaux n'a lui pas été saisi pour l'heure de plaintes récentes.

Après cette vague de témoignages, la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal doit rencontrer ce mercredi les directrices et directeurs d'IEP.

Article original publié sur BFMTV.com