«Scènes pénibles», «honteuses», «choquantes», le monde regarde les émeutes au Capitole

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L’intrusion de militants pro-Trump dans le Capitole, mercredi 6 janvier, a provoqué une avalanche de réactions internationales. Pékin, notamment, a ironisé en comparant les scènes d’intrusion au Capitole avec les manifestations pro-démocratie à Hong Kong.

Des scènes « honteuses », « choquantes », « préoccupantes », les condamnations se sont multipliées ces dernières heures pour dénoncer une « attaque contre la démocratie ». Mais toute occasion est bonne aussi pour railler les faiblesses de la démocratie américaine ; et les images venues de Washington ont fait le tour des écrans chinois, rapporte notre correspondant à Pékin, Stéphane Lagarde. Si le commentaire reste sobre sur la télévision centrale de Chine, certains n’hésitent pas enfoncer le clou sur les réseaux sociaux, stigmatisant « un système américain qui s’aggrave et présente des signes de cancer », selon l’éditorialiste du Global Times (filiale anglophone du Quotidien du Peuple).

« Beau spectacle »

L’occasion aussi de ressortir l’argument du deux poids deux mesures avec des photos côte à côte des pro-Trump entrant par effraction dans le Capitole, et des manifestants pro-démocratie au Conseil législatif (Legco) de Hong Kong en 2019. « Quel beau spectacle », ironisent les jeunesses communistes sur leur compte Weibo en reprenant la phrase de Nancy Pelosi (cheffe de file des démocrates à la Chambre des représentants) à propos des manifestations de Hong Kong. « Dira-t-elle la même chose à propos de la situation au Capitole ? », feint encore de s’interroger le Global Times, sachant que le slogan « la loi et l’ordre » de Donald Trump pendant les manifestations du Black Lives Matter était le même que celui employé par les dirigeants chinois lors des marches hong-kongaises pour la démocratie.

Du pain béni pour les Chinois

Le quotidien anglophone s’exprime via son compte Twitter, censuré en Chine. Le message est donc d’abord destiné à une audience étrangère. Les images de civils s’introduisant dans un lieu de pouvoir sont en revanche plus rares sur les réseaux chinois. Le post Weibo du China Daily a entraîné 155 000 likes et 7 800 commentaires. Ce qui est loin d’être exceptionnel sur le net chinois, mais permet, là aussi, de porter un coup au rêve américain.

L’élection de Donald Trump a été du pain béni pour le soft power chinois, jugent avec recul certains observateurs en Chine. Ce dénigrement d’une Amérique plus que jamais divisée s’est encore accentué depuis la crise sanitaire. Reste à savoir si ce Make China Great Again, qui a fait les choux gras de la presse chinoise sous l’ère Trump, va continuer sous Joe Biden.

Condamnation de l'UE et du Royaume-Uni

L’Union européenne a condamné un « assaut inédit » et appelé « au respect du résultat de l’élection présidentielle », tout comme Londres qui insiste sur une transition de pouvoir « pacifique et ordonnée ». Et Angela Merkel, à Berlin, s'est dite jeudi « triste » et « en colère » et a regretté « profondément que le président Trump n'ait pas concédé sa défaite, depuis novembre et encore hier ». Emmanuel Macron en France, dans une vidéo, a rappelé l'importance de ne pas céder devant « la violence de quelques-uns qui veulent remettre en cause » la démocratie. « Quand, dans une des plus vieilles démocraties du monde, des partisans d'un président sortant remettent en cause, par les armes, les résultats légitimes d'une élection, c'est une idée universelle – celle d'un homme, une voix – qui est battue en brèche », a-t-il ajouté.

« Scènes pénibles »

Profonde « inquiétude » et « tristesse » au Canada ; « scènes pénibles », déplore l’Australie, qui attend aussi un transfert pacifique du pouvoir.

Autre ton en Iran : Téhéran met en garde contre la montée du populisme tout en soulignant la « fragilité et la vulnérabilité de la démocratie occidentale ».

« Le saccage du Capitole hier était un acte scandaleux et doit être vigoureusement condamné », a déclaré en Israël, Benyamin Netanyahu, avant une rencontre à Jérusalem avec le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin. « Je n'ai aucun doute sur le fait que la démocratie américaine triomphera, elle l'a toujours fait ».

Une « joie mauvaise » pour Moscou

En Russie, le Kremlin a attendu le dernier moment pour reconnaître la victoire de Joe Biden. Le chaos représenté par l’élection présidentielle américaine est accueilli comme un don du ciel à Moscou, il renforce son narratif illibéral. Et les violences d'hier ne peuvent que réjouir les dirigeants russes, analyse notre correspondant à Moscou, Léo Vidal-Giraud.

On dit en russe « zloradstvo » : la « joie mauvaise » que l’on éprouve en regardant se produire les malheurs des autres. Et c’est sans doute ce mot qui définit le mieux les réactions des officiels russes aux événements survenus ce mercredi à Washington. Joie mauvaise de ceux qui voient, dans les États-Unis, l’organisateur en chef des révolutions anti-russes dans l’espace post-soviétique, comme Léonid Sloutski, président du comité des affaires étrangères du Parlement russe, qui déclare : « Le boomerang des révolutions de couleur est revenu dans la figure des Américains. »

« Joie mauvaise », parce que la Russie a toujours très mal supporté les critiques régulières des États-Unis sur son propre système politique et son manque de démocratie. Et toute la séquence de l’élection présidentielle américaine, jusqu’aux dysfonctionnements de mercredi, renforce le narratif du Kremlin : la démocratie n’existe pas, nulle part, ni en Amérique, ni ailleurs.

« La démocratie américaine est manifestement boiteuse », commente ainsi le sénateur russe Konstantin Kosatchev. « Les États-Unis ont perdu le cap de la démocratie, et ils ont perdu le droit de le définir. Et encore plus, de l’imposer aux autres. »

Pour les dirigeants russes, plus jamais l’Amérique ne pourra donner de leçons de politique à qui que ce soit. C’est sans doute, pour le Kremlin, la meilleure façon de commencer 2021.