"Un saut qualitatif et quantitatif": qu'est-ce que la planification écologique que souhaite Macron?

Le président-candidat Emmanuel Macron en campagne à Marseille (sud de la France), le 16 avril 2022 - Ludovic MARIN © 2019 AFP
Le président-candidat Emmanuel Macron en campagne à Marseille (sud de la France), le 16 avril 2022 - Ludovic MARIN © 2019 AFP

À quatre jours de son investiture, Emmanuel Macron a reçu ce mercredi une dizaine de climatologues, de scientifiques et de présidents de think thank environnementaux. Parmi eux, la coprésidente du groupe 1 du GIEC, Valérie Masson-Delmotte, le cofondateur de The Shift project, Jean-Marc Jancovici ou encore Monique Barbut, présidente de WWF France.

Au programme de ce rendez-vous axé sur le climat: "passer en revue les conclusions très préocupantes du dernier rapport du GIEC et nourrir la mise en œuvre de la planification écologique", détaille l'Élysée.

Un façon pour le président fraîchement réélu de poser la première pierre de la future bâtisse écologique qu'est censée devenir Matignon pour les 5 ans à venir. Pendant l'entre-deux tours, en meeting à Marseille, le candidat l'avait promis: "La politique que je mènerai dans les 5 ans à venir sera écologique ou ne sera pas (...) Mon prochain Premier ministre sera directement chargé de la planification écologique".

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Pour ce faire, le programme du nouveau président est encore vague. Plus vague que celui de Jean-Luc Mélenchon à qui il a subtilisé le terme pour le mettre dans son programme dès la mi-mars. Le concrétiser en coopération avec des experts et le rendre plus réaliste que celui du chef Insoumis - accusé par certains de ne pas être assez fonctionnel - a été tout l'objet de la rencontre de ce mercredi après-midi à l'Élysée.

Aller plus vite, plus efficacement

L'objectif du chef de l'État est de faire de la France, la première grande puissance écologique mondiale. Emmanuel Macron l'a répété, il veut aller plus vite sur la question écologique. D'ici la fin du quinquennat, il veut doubler la diminution des émissions de gaz à effet de serre. Soit passer de moins 2% par an à moins 4% par an. Et sortir la France des énergies fossiles. "Le but est que la France devienne la première grande puissance écologique en s’appuyant sur un mix énergétique nucléaire et renouvelable", rappelle l'Élysée.

Le contexte international a participé à faire du sujet une priorité, ajoute un parlementaire LaREM très au fait des questions environnementales. "Malheureusement, la guerre en Ukraine est un drame qui a largement incité à accélérer l'indépendance énergétique et à se passer des énergies fossiles comme le pétrole et le gaz", nous confie-t-il.

Derrière l'expression de planification écologique, il y a un changement de méthode. Benoît Leguet, directeur général de l'Institut de l'économie pour le climat et membre du Haut conseil pour le climat, interrogé par franceinfo, la compare à la rénovation d'une maison: un programme de travaux, un maître d'œuvre pour les piloter, un budget et un contrôle par le propriétaire de la bonne avancée du chantier.

Une méthode en trois points

Léo Cohen, consultant et ancien collaborateur au ministère de la Transition écologique nous résume le processus en trois points: "Il faut d'abord se fixer des grands objectifs -par exemple que la France s'aligne sur la feuille de route de l’UE pour une réduction de 55% des émissions d’ici à 2030. Ensuite, il faut faire un rétroplanning avec la déclinaison sectorielle de chaque objectif. Et enfin, il faut allouer un budget nécessaire à chaque objectif en fonction du temps nécessaire pour y arriver. En parallèle il faut organiser une concertation avec les filières concernées."

"C'est un saut qualitatif et quantitatif dans la transition écologique", se réjouit Barbara Pompili à BFMTV. Celle qui occupe actuellement le siège boulevard Saint Germain demande cette planification depuis longtemps. "Par essence sur ce sujet, il faut planifier avec une vision dans le temps, sinon ça ne marche pas. On ne peut pas faire du coup par coup seul dans notre coin."

La planification écologique est donc un changement de méthode décisionnelle dans lequel règnent transversalité ministérielle, concertation citoyenne et négociation avec tous les acteurs des filières concernées. L'idée est de faire œuvrer les acteurs publics et privés pour atteindre des objectifs environnementaux. "Personne ne doit être laissé sur le bord du chemin. Il faut absolument entraîner tout le monde", avertit la ministre.

Une réorganisation ministérielle

Aux manettes, Emmanuel Macron veut installer une sainte Trinité écologique: un Premier ministre flanqué de deux autres ministres, l'un pour la planification énergétique, l'autre pour la planification territoriale.

Avec ce dernier ministère, "l'idée est que cette fois-ci ruraux et urbains marchent ensemble", nous précise un député de la majorité. Le souvenir traumatique des Gilets jaunes qui se soulèvent fin 2018 après l'annonce de la hausse des taxes sur les carburants est encore bien vivace.

"On va avoir une transformation très importante de notre économie", ajoute Barbara Pompili, "il faut donc être capable à Matignon d'anticiper plusieurs coups à l'avance pour connaître les conséquences des décisions prises, afin que cette planification soit un éventail d'opportunités de développement sur nos territoires", précise-t-elle.

Terminée donc l'idée d'un ministère de l'écologie "seul contre tous" qui n'a pas la main sur les leviers fiscaux et budgétaires et ne regarde pas les conséquences économiques de ses mesures. Dans son rapport "100 jours pour organiser l’État afin de réussir la transition écologique" pour le think thank progressiste Terra Nova et ancienne collaboratrice à la Transition écologique, Marine Braud précise que "la transition écologique est par nature transversale à la quasi-totalité des ministères et administrations (...) et ne devrait plus faire l’objet de compromis sur ses objectifs mais uniquement de négociations sur ses modalités."

"Il faut que tous les ministères tournent autour de la priorité écologique. L'Industrie, l'Économie, l'Agriculture rangés derrière la planification menée par l'Intérieur", explicite pour BFMTV l'ancien ministre de l'environnement, François de Rugy.

"Cela a du sens. Avec Matignon, les ministres récalcitrants à l'écologie vont être mis sous tension", s'est réjoui Léo Cohen aux Échos.

Est-ce que ça peut fonctionner?

Cela peut fonctionner, si les pilotages des projets et le soutien politique sont constants, insiste l'autrice Marine Braud dans son rapport. Il faut également que cette planification apparaisse dans la loi de programmation écologique prévue pour 2023. "Les grands objectifs de la planification écologiques devront y être apposés avec leurs déclinaisons temporelles et sectorielles et les budgets alloués", prévient Léo Cohen.

L'écueil à éviter pour Barbara Pompili, c'est de perdre de vue l'objectif final. "Quand on rentre dans la planification écologique, on rentre dans la dentelle. Le risque, c'est de perdre la vision d'ensemble. Il faut régulièrement sortir du tableau sur lequel on écrit pour vérifier que l'écriture est bien droite."

Le profil du chef de bord sera lui aussi déterminant. La locataire de l'hôtel de Roquelaure complète son portrait robot; "il faut qu'on ait un Premier ministre qui soit compétent sur la question, qui soit engagé et qui ait travaillé sur ces sujets avec une vision globale". "Non seulement, il doit être clairvoyant, tenace, capable de résister aux inquiétudes, mais il doit aussi avoir une capacité d'écoute et réussir à rassembler autour de la table des acteurs qui n'ont pas l'habitude de se parler", ajoute-t-elle. "Rassembleur, constructif, pragmatique", résume en trois qualités la députée de la Somme.

Son prédécesseur et démissionaire au poste, François de Rugy, se montre confiant: "Ça peut fonctionner parce qu'en écologie, c'est une question de volonté politique. Aujourd'hui, on n'est plus dans une prise de conscience, les décideurs sont davantage prêts qu'il y a cinq ans. Le syndrome dramatique de toujours renvoyer à plus tard en écologie est beaucoup moins prégnant", constate-t-il.

Du côté des associations de défense pour le climat, pas conviées à cette première concertation élyséenne, la méfiance est de mise. "Des promesses, on en a eu beaucoup pendant le premier quinquennat, maintenant on juge sur pièce", nous glisse-t-on. "Pour l'instant", grince-t-on, "on y voit surtout un moyen d'aller séduire l'électorat de gauche avant les législatives".

Article original publié sur BFMTV.com

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