Sandra Calligaro: l’Afghanistan comme une histoire d’amour

© Olivier Favier / RFI

Sandra Calligaro a grandi en banlieue parisienne dans une famille aimante. D’un père passionné de belles motos italiennes, elle a gardé le goût de l’aventure. Sa mère quant à elle lui a transmis la fibre sociale et le goût des arts visuels. Ce curieux mélange, servi par un talent et une audace indéniables, l’a menée un jour vers l’Afghanistan, un pays meurtri dont elle témoigne depuis au quotidien, avec pudeur et élégance.

« Je suis loyale et fidèle », sourit Sandra Calligaro à une table de La Caravane, un bar du dixième arrondissement. Il y a vingt ans, elle y travaillait trois ou quatre soirs par semaine pour payer ses études. C’est ici qu’elle dit avoir appris son métier, en observant les clients qu’il lui arrivait de photographier pendant son service. Adolescente, elle se rêvait dessinatrice, mais une année de prépa aux écoles d’art a révélé une autre vocation, celle de photographe de guerre. « Les écoles de journalisme ne m’attiraient pas, alors je suis partie à Paris VIII, dans le cursus Photographie et multimédia. »

Son mémoire de maîtrise, elle le présente dans la petite salle du fond à deux pas du comptoir. À cette époque, elle photographie le monde de la nuit et les étudiants sont appelés à soutenir hors les murs, dans un lieu qui fait sens à leurs yeux. Son temps libre, elle le passe au labo, à tirer des images argentiques en noir et blanc qu’elle prend avec un vieux Minolta chipé à ses parents.

Devenir quelqu’un

Parmi les clients réguliers, il y a le grand reporter Paul Comiti, qui aime à raconter ses exploits. Un jour, il lui annonce qu’il part pour l’Afghanistan. « Tu me prends dans tes bagages » lance-t-elle au culot. « Non, mais c’est un bon endroit pour commencer. » Piquée au vif, elle donne sa démission, achète un appareil numérique et prend l’avion le 22 mars 2007. « J’ai emprunté 1500€ à mes parents. En fait je ne les leur ai jamais rendus. »

Elle a en poche trois numéros de téléphone donnés par Paul Comiti, ceux d’un taxi, d’un restaurant et d’un hôtel. Elle finit par le croiser près de deux mois plus tard et il lui tend une perche : un journaliste de Paris Match cherche une photographe. Sa première image publiée est un portrait d’Hamid Karzaï, le président de la République islamique d’Afghanistan. Le magazine sort le 16 mai, le jour de son retour à Paris, et elle l’achète dans la boutique de l’aéroport.

« L’Afghanistan m’a fait devenir quelqu’un. Je lui dois beaucoup à ce pays. » poursuit-elle. Elle y retourne dès la fin de l’année, avec l’idée cette fois d’un sujet au long cours sur les usagers de drogue, qu’elle ne publiera jamais. Mais dans ce pays diamétralement opposé à tout ce qu’elle a connu jusque-là, elle se sent comme dans une bulle, arrive à travailler, à se faire un réseau. Et quand elle retourne à la Caravane, c’est pour y faire sa première exposition. Quinze ans plus tard, l’une des images est restée fixée au mur, comme une promesse tenue.

Vivre à Kaboul

À son troisième voyage, au printemps 2008, elle enchaîne les commandes. L’année suivante elle y rencontre son ex-compagnon, français lui aussi. Elle apprend le dari, s’installe à Kaboul, où elle vit jusqu’en 2017. Durant cette décennie, elle réalise un travail documentaire sur les classes moyennes de la capitale afghane, hors norme tant par sa richesse documentaire que par la qualité de son regard. Nombre de ses images, qui ont la majesté des tableaux classiques, trouveront leur place dans un livre, Afghan dream.

De retour à Paris -toujours dans le dixième arrondissement-, elle continue de se rendre régulièrement à Kaboul, pour trois semaines, un mois, parfois plus. « À chaque fois je me dis que c’est le dernier voyage, qu’il faut que je passe à autre chose. » Seulement voilà, elle a besoin de s’attarder sur les choses, de parler avec les gens avant de les photographier. Pour elle, ce sont les émotions et non les faits qui conduisent à l’image. « En passant du temps en France, je commence à voir des sujets. Je travaille aussi ailleurs. Mais il n’y aura pas de deuxième Afghanistan. »

Deux ou trois fois elle a eu peur. Lorsqu’à deux pas de chez elle, en 2017, une bombe explose, elle sort pour photographier l’intervention des secours. Mais une rumeur circule qui fait craindre un sur-attentat. Tout le monde se disperse, s’abrite comme il peut. Les mains sur les yeux, elle attend la déflagration qui ne viendra pas. Une autre fois, en 2019, en sortant d’un village avec une journaliste en reportage pour Arte, elle craint d’être enlevée par des talibans. Le chauffeur parvient à endormir leur vigilance. Les miliciens ne voient pas son appareil photo.

Montrer le quotidien sous le régime des talibans

L’an dernier, comme tant d’autres, elle avoue avoir été sidérée par la rapidité de la conquête talibane. La menace était là, depuis le retrait massif des forces de l’OTAN en 2014, mais ici tout le monde avait fini par s’y habituer. Début août 2021, elle est encore à Kaboul, pour les 20 ans de l’intervention américaine. Ces jours-là, les journalistes se préparent au siège de la capitale. Suite à un problème de visa, elle quitte les lieux le 12 août pensant revenir de suite. Trois jours plus tard, alors que les Talibans prennent le contrôle de la ville sans combat, elle est bloquée à l’aéroport d’Istanbul.

Elle repart pour Paris. Pendant dix jours, elle ne dort pas, fait des listes de personnes à expatrier. « Je n’ai pas couvert la chute de Kaboul, mais j’ai réussi à faire partir des fixeurs. » Elle revient sur les lieux à la fin du mois d’août. Ses photos récentes, comme celles qui les ont précédées, ne sont pas l’œuvre de la photographe de guerre qu’elle s’imaginait devenir étudiante, mais d’une documentariste inspirée à l’heure de la dictature. Elle poursuivra ce travail cet été.

« Ce pays, c’est comme une histoire amoureuse, parfois tu es lassée, tu en as marre, mais finalement non. Je n’ai pas voulu devenir une spécialiste, je ne suis pas fan de l’histoire de ce pays. C’est juste qu’il m’a permis de me construire une vie. Et puis l’Afghanistan, c’est toujours la grande aventure ! » conclut-elle en riant.

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