Samouraïs, robots et Révolution française: trois BD d’aventure à lire

Jérôme Lachasse
·6 min de lecture

Les cinémas sont fermés, mais pas les librairies. L’actualité de la bande dessinée est plus foisonnante que jamais, avec des titres réjouissants parfaits pour les lecteurs et les lectrices en manque d’évasion.

Voici une sélection de trois BD d’aventure - dans trois styles différents - qui devraient remplir ce contrat haut la main: une adaptation d’un classique moderne qui vous plongera dans un Japon médiéval imaginaire, le premier tome d’une saga de SF où samouraïs et robots se croisent, et la biographie fictive d’une figure hors-norme, mais oubliée, de l’Histoire de France, un peintre hors-la-loi qui a marqué la Révolution Française par son habileté avec les épées.

Le retour du Clan des Otori

Célèbre série de romans écrits par la romancière britannique Lian Hearn et écoulée à plus de quatre millions d’exemplaires dans le monde, Le Clan des Otori revient en librairie sous la forme d’une BD. Le scénariste Stéphane Melchior, déjà à l’origine d’une très remarquée adaptation de À la croisée des mondes, le best-seller de Philip Pullman, chapeaute cette version BD du Clan des Otori.

Il s’est associé au dessinateur Benjamin Bachelier pour reconstituer le Japon féodal imaginaire où se déroulent les aventures de Takeo, jeune homme qui cherche à venger la mort de son père adoptif. L’adaptation de la trilogie de Lian Hearn est un défi: Le Clan des Otori évoque une foule de personnages et mêle retours en arrière et complots politiques "pas toujours très faciles à expliquer", note Stéphane Melchior, qui s’est attaché à "retrouver les moments d’émotion du texte original", et à en "restituer le plaisir".

Il fait aussi référence à la culture shintoïste, très présente dans la civilisation japonaise, mais peu évoquée dans le récit de Lian Hearn, pour bien faire comprendre les pouvoirs particuliers de Takeo. Il fait du jeune héros une sorte de renard rusé, une créature importante du folklore japonais. Lian Hearn a apprécié cette interprétation:

"Elle était heureuse que l’émotion et l’intensité du récit soient restituées sans qu’on tombe dans le sentimentalisme. Elle utilise un Japon rêvé très inspiré du Japon historique, tout en réservant aux membres de la tribu des pouvoirs surnaturels. Cette dimension fantastique permet de créer avec le personnage de Takeo un héros très intéressant, et d’attribuer à la tribu une fonction très mystérieuse et fascinante."

Il lui faut compter trois albums de BD pour adapter un roman des Otori. Une nouveauté sera publiée tous les six mois.

Le Clan des Otori, Le Silence du Rossignol, Tome 1, Stéphane Melchior (scénario) et Benjamin Bachelier (dessin), Gallimard, 96 pages, 17,80 euros.

Des samouraïs et des robots

En japonais, un "Yojimbo" est un garde du corps. Cette figure mythique du cinéma, incarné par Toshiro Mifune en 1961 dans un film d’Akira Kurosawa, a inspiré des dizaines d'œuvres, de Pour une poignée de dollars de Sergio Leone à la BD Usagi Yojimbo de Stan Sakai. Le Français Sylvain Repos s’en empare à son tour dans Yojimbot, saga en quatre tomes située dans un monde où samouraïs et robots cohabitent:

"Yojimbot est d’abord né d’une histoire d’amour. Je voulais impressionner la fille, qui est devenue depuis l’amour de ma vie, en dessinant des robots hyper compliqués jusqu'à avoir des dizaines de dessins. J’y ai mis tout ce que j’aimais dans la pop culture, des designs de robots très sobres comme IG-88 dans Star Wars affublés de tenues de samouraï amples et élégantes comme dans les films de kurosawa. Et à force d’en accumuler et d’avoir de bons retours dessus, je me suis dit qu'il fallait en faire quelque chose d’autant que je n’arrivais plus à m'arrêter d’en créer."

Ainsi lui est venue cette histoire "de robot mutique protégeant un jeune garçon, une sorte de mix entre Le Roi Lion et Baby Cart". Grand lecteur de mangas et de comics, il a adopté tout "naturellement" leur manière de découper l’action: "aujourd’hui je constate que ça m’a bien permis d’aérer ma narration pour avoir des actions moins confuses et plus stylisées."

Son style, réaliste, avec des éléments proches du cartoon, est souvent étonnamment cru, comme dans Sanjuro, autre film de Kurosawa où Yojimbo apparaît et dont le climax d’une grande violence rompt avec la retenue du reste de l’intrigue: "Je ne voyais pas mes robots évoluer dans d’autres types de scène ou de cadrage 'à la Kurosawa' et ça va évidemment de pair avec la violence graphique de certaines scènes d’autant qu’une belle gerbe de sang dans une nature calme et paisible fait toujours son petit effet." Le deuxième tome paraîtra en janvier 2022.

Yojimbot, Sylvain Repos, Dargaud, 160 pages, 16,50 euros.

Le peintre le plus dangereux de France

Figure oubliée de l’histoire de France, le peintre et brigand Lazare Bruandet est au centre de la BD Le Peintre hors-la-loi de Frantz Duchazeau. Né à Paris le 3 juillet 1755, et mort dans la même ville le 26 mars 1804, Lazare Bruandet a une vie aussi mystérieuse que romanesque, dont on ne connaît que des bribes.

"On l’a oublié parce que ce n’est pas un très grand peintre. On sait juste que c’était un buveur invétéré, une espèce de grande gueule prête à défourailler à n’importe quel moment", précise le dessinateur, qui a usé de son imagination pour redonner vie à cet individu peu fréquentable qui avait défenestré sa femme qu’il soupçonnait lui être infidèle.

"Je n’ai pas voulu raconter son histoire juste pour sa peinture. C’est son nom et sa personnalité qui m’ont plu", précise Frantz Duchazeau. "L’envie de faire ce livre m'est venue en lisant beaucoup d'ouvrages sur la peinture. Je cherchais à faire une BD sur ce sujet, mais je ne savais pas précisément sur quoi. En remontant le temps à partir des peintres de Barbizon [haut lieu de la peinture pré-impressionniste en France, NDLR], je suis tombé sur les peintres du XVIIIe siècle, dont Bruandet et ses amis, qui étaient des précurseurs des impressionnistes. Eux aussi peignaient directement dans la nature."

Personne ne connaît le visage de Lazare Bruandet, qui fut un des révolutionnaires les plus acharnés, prêt à tout pour défendre son art: "Quand il se bat à l’épée, il théorise sur la peinture." Frantz Duchazeau a donc donné à cette personnalité hors norme, qui vivait dans la forêt de Fontainebleau, cachée dans les ruines d’un ancien prieuré, le visage d’un mort-vivant. "Je savais juste que c’était un grand type avec des cheveux longs et blancs. On croise encore de temps en temps ce genre de grande gueule dans Paris tard le soir..."

Le Peintre hors-la-loi, Frantz Duchazeau, Casterman, 96 pages, 20 euros.

Article original publié sur BFMTV.com