Publicité

Salvador: la face obscure de la "guerre contre les gangs" de Bukele

Des détenus dans une cellule de la méga-prison du Centre de confinement contre le terrorisme (CECOT), le 21 août 2023 à Tecoluca, au Salvador (Marvin RECINOS)
Des détenus dans une cellule de la méga-prison du Centre de confinement contre le terrorisme (CECOT), le 21 août 2023 à Tecoluca, au Salvador (Marvin RECINOS)

Quelque 75.000 personnes ont été emprisonnées au Salvador dans le cadre de l'état d'urgence en vigueur depuis mars 2022. Si 7.000 ont été innocentées depuis, nombreuses seraient encore derrière les barreaux sans preuves, selon des ONG, dévoilant la face obscure de la "guerre contre les gangs" du président Nayib Bukele.

Si la criminalité s'est effondrée dans le pays d'Amérique centrale, des organisations de défense de droits humains comme Amnesty international ou au Salvador le Mouvement des victimes du régime (Movir), dénoncent détentions arbitraires, mauvais traitements, cas de torture et même des décès dans les prisons.

"Certaines arrestations étaient fondées sur le seul fait que les personnes concernées avaient des tatouages, un casier judiciaire ou vivaient dans une zone contrôlée par des gangs", dit Amnesty dans son rapport de décembre 2023.

Sandra, Maricela, Josefina et Irma, mères ou grand-mères de familles ayant en commun de vivre dans une extrême pauvreté, affirment à l'AFP que leurs proches sont des victimes innocentes des dérives de l'état d'urgence.

- "Des innocents meurent" -

Sandra Hernandez, 36 ans, mère de deux enfants de 17 et 13 ans, raconte dans sa maison sans eau ni électricité, à 50 km de San Salvador, l'arrestation de son mari, le 26 mai 2022.

"Ils l'ont accusé d'appartenance à un gang. Il n'avait pas de tatouages", assure-t-elle. En prison, José Medrano est tombé malade, souffrant d'insuffisance rénale.

La dernière fois que Sandra Hernandez et ses enfants l'ont vu, c'est lors d'un appel vidéo au moment de son transfert à l'hôpital pour une hémodialyse. Il y décédera le 26 mars 2023. "Des innocents meurent, pas les membres des gangs (...) Ce qu'ils ont fait, c'est instaurer la terreur, et ce sont les pauvres gens qui tombent", fustige-t-elle.

- "Peur qu'ils m'emmènent" -

Maricela Méndez raconte avoir été arrêtée chez elle, à Alta Vista, dans le nord-est de San Salvador, le 19 juillet 2022 et ses enfants alors âgés de 11 et 7 ans confiés à leur grand-mère.

"Ils m'ont accusée d'être une délinquante du quartier, la police avait un quota de cinq arrestations", affirme-t-elle estimant avoir été dénoncée sans preuves par des voisins.

Elle a séjourné dans trois prisons, dormant à même le sol, nourrie de simples galettes de maïs et d'eau sucrée. "Ils nous punissaient, nous battaient, ne nous donnaient pas d'eau". Enceinte lors de son arrestation, elle a obtenu une libération conditionnelle deux mois avant l'accouchement. A sa sortie, son mari l'avait quittée.

Cette mère de 35 ans qui travaille dans un salon de beauté dit ses enfants "traumatisés". "Lorsqu'ils voient une patrouille de police, ils pleurent, ils ont peur qu'ils m'emmènent à nouveau. Je ressens la même peur".

- "Ils n'enquêtent pas" -

Les yeux gonflés d'avoir mal dormi à côté du berceau où se reposent ses petits-enfants de deux et trois ans et demi, Josefina Bonilla essuie ses larmes.

Elle dit n'avoir "pas de nouvelles" de sa fille Stefany Santos, 24 ans, arrêtée le 2 juin 2022. La grand-mère évoque un conflit avec la famille du père, assassiné pour un problème de dettes.

"Elle est innocente. Ils arrêtent des gens et n'enquêtent pas", affirme-t-elle dans sa modeste maison de Soyapango, disant vivre grâce à l'aide de voisins.

"Ma fille est asthmatique et a des problèmes psychologiques. Je suis inquiète qu'elle n'ait pas de médicaments", se lamente-t-elle, déplorant qu'en un an et demi, elle n'ait pu lui apporter que trois colis de nourriture et de vêtements.

- Avenir "volé" -

Irma Garcia, 42 ans, dit vouloir parler pour ne plus se sentir "impuissante" après l'arrestation de son fils, bientôt 18 ans ce 7 juin 2022, dans l'atelier de mécanique où il travaillait.

"Depuis qu'ils l'ont emmené, je ne l'ai plus vu. Je ne sais pas s'il va bien, s'il est vivant", dit-elle dans sa chambre à Mejicanos, au nord de San Salvador.

"Mon fils n'est pas membre d'un gang, il n'a pas de tatouages, il n'a fait de mal à personne", assure-t-elle, évoquant une dénonciation anonyme.

"Ils arrêtent des jeunes innocents, ils volent leurs rêves, leur avenir, comme celui de mon fils", se lamente  cette veuve, mère de trois autres enfants de 13, 15 et 21 ans qui dit vivre "avec l'inquiétude qu'on me dise qu'il a été tué".

mis/lab/sf/pz