Russie: la dissolution de l'ONG Mémorial provoque de nombreuses critiques

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Un soutient de Mémorial devant la Cour suprême russe - Alexander NEMENOV / AFP
Un soutient de Mémorial devant la Cour suprême russe - Alexander NEMENOV / AFP

La décision était redoutée, elle est désormais officialisée. Mardi passé, la Cour suprême russe a ordonné la dissolution de l'ONG Mémorial, pilier de la défense de la lutte contre les répressions dans la Russie contemporaine et gardien de la mémoire des victimes du Goulag.

La décision est intervenue en conclusion d'une année marquée par la répression croissante des personnes, ONG et médias perçus comme des critiques du président Vladimir Poutine, au pouvoir depuis bientôt 22 ans.

"La décision est de liquider Mémorial International et ses antennes régionales", a annoncé l'ONG, qui enquête depuis plus de trente ans sur les purges soviétiques et recense les répressions contemporaines, sur son compte Telegram. Quelques secondes plus tôt, la juge Alla Nazarova avait dit "accéder à la demande du Parquet" de dissoudre cette ONG.

En cause, le non-respect d'obligations découlant de son statut d'"agent de l'étranger". Ce label, qui rappelle celui d'"ennemi du peuple" pendant l'URSS, désigne des organisations considérées comme agissant contre les intérêts russes en recevant des fonds étrangers.

Attaques en série

L'annonce de cette dissolution est le point final à une série de nombreuses attaques contre l'ONG depuis plusieurs mois. Début novembre, le Parquet avait demandé la dissolution de Mémorial, l'accusant d'avoir enfreint "systématiquement" les obligations de son statut d'"agent de l'étranger".

Devant la cour mardi, le procureur Alexeï Jafiarov s'est fendu d'une attaque en règle visant l'ONG, l'accusant de "créer une image mensongère de l'URSS en tant qu'Etat terroriste", de "salir la mémoire" de la Seconde Guerre mondiale et de chercher à "réhabiliter des criminels nazis".

Mais ce n'est pas tout. Dans un autre dossier, le Parquet exige la dissolution de son Centre de défense des droits humains, accusé d'apologie "du terrorisme et de l'extrémisme", en plus de violations de la loi sur les "agents de l'étranger".

De fait, les avocats de l'ONG ont dénoncé des persécutions infondées, disproportionnées et politiques. Mémorial est l'une des dernières victimes de la longue liste d'ONG, d'opposants et de médias tombés sous le coup de poursuites ces derniers mois.

De manière générale, des dizaines de personnes, des ONG défendant les droits humains ou des minorités sexuelles et des médias indépendants ont été reconnus "agents de l'étranger" ou accusés d'extrémisme.

Moscou est aussi passé à l'offensive sur le front numérique, multipliant les blocages de sites internet jugés dissidents et les amendes contre les géants de l'Internet qui ne suppriment pas des contenus liés à l'opposition.

Dualité de l'histoire

Les ennuis de Mémorial illustrent en réalité l'affrontement entre deux visions de l'histoire russe, 30 ans après la dislocation de l'Union soviétique, qualifiée par Vladimir Poutine de "plus grande catastrophe géopolitique" du XXe siècle.

Fondée au crépuscule de l'URSS par des dissidents, dont le prix Nobel de la paix Andreï Sakharov, Mémorial avait pour mission de mettre en lumière les millions de victimes des crimes soviétiques.

Pour ses défenseurs, elle subit désormais la promotion de plus en plus accentuée par le Kremlin d'une vision de l'Histoire glorifiant la puissance de l'URSS et minimisant les dérives du stalinisme.

Le Centre de défense des droits humains est, lui, spécialisé dans les violations commises à ses yeux par l'Etat russe contemporain.

Pour ses activités, Mémorial subit de longue date des pressions et a déjà payé un lourd tribut. En 2009, sa responsable en Tchétchénie, Natalia Estemirova, avait été kidnappée puis exécutée.

L'un de ses historiens, Iouri Dmitriev, a été condamné lundi à 15 ans de prison pour une affaire "d'agression sexuelle" dénoncée comme un coup monté destiné à le punir pour ses recherches sur la terreur soviétique.

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Critiques multiples

L'annonce de la dissolution a suscité de nombreuses critiques à l'international. Ainsi, la secrétaire générale du Conseil de l'Europe a indiqué qu'il s'agissait d'une "nouvelle dévastatrice pour la société civile."

"La Fédération de Russie semble s'éloigner davantage de nos normes et valeurs européennes communes", a tancé dans un communiqué Marija Pejcinovic Buric. "Aujourd'hui marque un jour sombre pour la société civile de la Fédération de Russie", a-t-elle insisté.

Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a fait part de son "indignation" et de sa "préoccupation" à l'annonce de cette nouvelle.

"La dissolution de Memorial International est une terrible perte pour le peuple russe qui a le droit de bénéficier d'une connaissance juste de son passé et d'une société fondée sur les valeurs fondamentales portées par le Conseil de l'Europe", la vigie des droits humains sur le continent, a-t-il dit dans un communiqué.

Finalement, l'ONU a également réagi, assurant que la dissolution "affaiblit" la communauté russe des défenseurs des droits de l'homme "en déclin."

Article original publié sur BFMTV.com

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