Russie : quand le bruit des bottes se fait plus fort aussi en Arctique

·6 min de lecture

Des nouvelles images satellites, rendues publiques par CNN lundi, illustrent à quel point la Russie a renforcé sa présence militaire dans la région Arctique. Des révélations qui ont poussé le Pentagone à assurer que Washington surveillait la situation de très près. Car les enjeux sont multiples et importants.

“Nous surveillons l’activité militaire russe dans cette région de très près”. Ces propos, tenus lundi 5 avril par le porte-parole du Pentagone John F. Kirby, ne concernaient pas les mouvements de troupes russes à la frontière ukrainienne qui inquiètent depuis plusieurs jours la communauté internationale. C’est une autre menace qui a retenu l’attention du ministère américain de la Défense en ce début de semaine : la militarisation russe de la région Arctique.

De nouvelles images satellites, obtenues lundi par la chaîne CNN et que France 24 a pu consulter, montrent des vieilles bases militaires de l’époque soviétique retapées, des stations radars flambant neuves installées non loin de l’Alaska et des pistes d’atterrissage qui sont apparues dans l’archipel des îles de Nouvelle-Sibérie.

“Paranoïa russe”

Ces photos, fournies par la société d’imagerie satellite Maxar, illustrent surtout tout le chemin parcouru par la Russie pour armer cette région depuis 2015. “Moscou a décidé d’en faire un enjeu stratégique à partir de 2016 et s’est mis à y rénover les anciennes bases de l’ère soviétique avant d’y ajouter de nouvelles installations. Ces images confirment l’ampleur de cet effort”, indique Gustav Gressel, spécialiste des questions militaires russes au Conseil européen pour les relations internationales, contacté par France 24.

Les États-Unis voient d’un mauvais œil cette montée en puissance militaire à quelques centaines de kilomètres de leur territoire en Alaska. “Nous avons des intérêts de sécurité nationale évidents dans cette région que nous devons protéger et défendre”, a averti John F. Kirby.

Si la situation en Arctique devient un nouvel enjeu de tensions militaro-diplomatiques entre Washington et Moscou, c’est avant tout à cause d’une certaine “paranoïa russe”, assure Gustav Gressel. C’est, en effet, dans cette région que se trouve la flotte du nord, qui est la plus puissante des quatre flottes russes et constitue la colonne vertébrale de la dissuasion nucléaire maritime russe. “La Russie est obnubilée par un scénario catastrophe : elle craint qu’en cas de conflit avec les États-Unis, Washington cible en priorité cette flotte pour réduire à néant, ou presque, la capacité de riposte nucléaire russe. Auquel cas Moscou serait obligé de capituler aux conditions imposées par les États-Unis”, résume Gustav Gressel.

La multiplication des installations militaires le long de la côte arctique russe servirait ainsi, d’après cet expert, à protéger au mieux la flotte du nord. Ce n’est pas un hasard si plusieurs des images satellites fournies par Maxar montrent de nouveaux complexes de hangars construits en bord de mer, capables d’abriter les sous-marins. “Dans l’esprit des militaires russes, il suffit qu’un seul sous-marin atomique réussisse à survivre à une frappe préemptive américaine pour qu’ils soient en mesure de riposter et continuer à se battre”, souligne le chercheur du Conseil européen pour les relations internationales.

Drone Poséidon : le spectre de la “super arme” russe

Mais dans l’esprit américain, cette militarisation de l’Arctique n’est pas seulement à but défensif. Washington craint le spectre d’une arme avancée que la Russie serait en train de mettre au point dans l’une de ses bases tout au nord du pays.

“Plusieurs experts militaires occidentaux ont mis en garde contre une ‘super arme’ russe, le drone sous-marin nucléaire Poséidon, dont le développement avancerait rapidement et qui doit être testé à plusieurs reprises cette année”, avance la chaîne CNN.

La Russie aurait commencé à construire une base secrète dans l’Arctique l’an dernier où seraient stockés ces drones Poséidon, dont le lancement, initialement prévu pour 2020, a été officiellement reporté à 2021.

Si ces nouvelles armes inquiètent tant, c’est qu’il s’agit “de drones capables de déjouer les systèmes américains de détection sous-marine et qui sont équipés de têtes explosives de plusieurs mégatonnes, d’après les médias officiels russes”, résume CNN. En explosant, “elles peuvent créer des ‘tsunamis’ radioactifs au large des côtes américaines”, soulignait en novembre 2020 Christopher A. Ford, l’ex-ministre délégué à la non-prolifération nucléaire de l’ancien président américain Donald Trump.

Mais pour Gustav Gressel, il faut savoir raison garder face aux “fanfaronnades militaires russes”. Pour lui, les drones Poséidon sont probablement une réalité, mais beaucoup moins menaçante que ce que Moscou voudrait bien faire croire. Ils seraient, au mieux, des drones à propulsion nucléaire destinés à des missions de reconnaissance aux larges des côtes américaines.

Là encore, il faut tenir compte du contexte autour de ces annonces de “super armes”. “La Russie craint, à tort ou à raison, la supériorité de l’armement américain et cherche à signer un accord global de réduction des armes avec les États-Unis. Mais pour l’instant, Washington, qui est en position de force, ne voit pas ce qu’il aurait à gagner à un tel traité”, rappelle Gustav Gressel. Le nouveau président américain Joe Biden a, néanmoins, accepté, début février, de reconduire pour cinq ans le traité Start, qui impose à la Russie et aux États-Unis un nombre maximum d'armes nucléaires.

Les déclarations russes sur la mise au point de nouvelles armes “high tech” pourraient très bien être “une manière d’essayer de faire peur aux États-Unis pour les forcer à venir à la table des négociations”, estime cet expert.

Un air de mer de Chine méridionale ?

Les États-Unis s’inquiètent aussi du renforcement du dispositif militaire russe en Arctique pour des raisons économiques. Avec la fonte accélérée des glaces dans cette région, la route maritime du Nord pourrait devenir, ces prochaines années, commercialement très intéressante.

Ce passage qui relie la Norvège à l’Alaska le long des côtes russes permettrait de diviser par deux le temps qu’il faut pour des navires marchands d’aller de l’Asie à l’Europe par rapport à la route qui passe par le canal de Suez. La multiplication des bases militaires russes permettrait de préparer le terrain à un contrôle de facto par la Russie du trafic maritime le long de cette route. “Les États-Unis n’ont aucune envie de voir se répéter dans cette région la même situation qu’en mer de Chine méridionale, où Pékin essaie d’imposer sa souveraineté en construisant un réseau d’installations militaires”, estime Gustav Gressel.

C’est d’ailleurs ce que John F. Kirby semble suggérer lorsqu’il a affirmé, durant son point presse, que “personne n’a intérêt à ce que l’Arctique devienne une zone militarisée”. Ce n’est pas tant un appel à la paix dans le monde des glaciers, qu’une mise en garde indiquant que les États-Unis sont prêts à défendre leurs intérêts économiques.