RSF: «Les journalistes ne sont plus seulement victimes des "risques du métier"»

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Dans le bilan annuel de l’association Reporters sans frontières, on apprend ce 29 décembre qu’en 2020, 50 journalistes ont été tués dans le monde. La majorité n’a pas été tuée dans des zones de guerre : 34 de ces journalistes ont été assassinés dans des pays en paix… Les explications de Pauline Adès-Mével, rédactrice en chef et porte-parole de Reporters sans frontières.

RFI : Pauline Adès-Mével, aujourd’hui c’est donc dans les pays en paix que l’on tue le plus de journalistes.

Pauline Adès-Mével : C’est une tendance qui effectivement se confirme. D’une part parce que les terrains de guerre sont un peu délaissés – en Syrie, au Yémen, en Afghanistan ou en Irak, il y a moins de journalistes qui viennent de l’étranger, donc moins de victimes collatérales de ces conflits ; et puis surtout des journalistes qui travaillent sur des questions qui dérangent, qui enquêtent sur la corruption, sont de plus en plus visés. Aujourd’hui Reporters sans frontières peut dire que les journalistes ne sont plus seulement victimes des « risques du métier », mais clairement attaqués parce qu’ils enquêtent sur des questions sensibles qui gênent les gouvernements.

Et c’est justement à cause des enquêtes sur des questions sensibles que le Mexique est le pays où, cette année, le plus de journalistes ont été tués.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le Mexique, un pays en paix, un pays aussi où bien sûr la corruption fait rage avec les cartels, a vu huit journalistes tués sur son sol en 2020 – il y en avait dix l’an dernier en 2019, dix également en 2018... Donc c’est une tendance qui se confirme et qui est extrêmement inquiétante. Ce sont des journalistes qui enquêtent sur le crime organisé, sur les cartels, sur la drogue. Un journaliste a été décapité, un autre découpé en morceaux… C’est intentionnel, ça envoie un message de dissuasion aux autres journalistes.

D’après Reporters sans Frontières, ces États ne font pas suffisamment pour lutter contre ces phénomènes. Certains couvrent même ces réseaux criminels qui assassinent des journalistes. En tous cas, pour ce qui est du Mexique, être le premier pays du monde où les journalistes sont tués doit normalement appeler une réponse extrêmement forte : ce n’est pas le cas aujourd’hui. Il y a des pays qui s’engagent pour lutter plus contre l’impunité, nous le rappelons chaque année, mais ce n’est malheureusement pas le cas partout.

Et même, en Iran, l’État a tué un journaliste.

Absolument. Il y a quelques jours Rouhollah Zam, un directeur de la chaîne Telegram Amadnews, d’abord enlevé lors d’un séjour en Irak en 2019 puis condamné à mort à l’issue d’un procès totalement inique, a été exécuté par pendaison : un châtiment barbare, qui n’avait pas été exécuté sur le sol iranien depuis 30 ans. Et un message terrible : quand les autorités iraniennes décident de cette sanction, elles la mettent à exécution.

Nous sommes aujourd’hui fin décembre, une période de l’année où certains États profitent justement de cette période de trêve pour enfermer des journalistes. Donc nous devons continuer, à RSF, à être extrêmement vocaux, à dénoncer toutes les exactions, tous les emprisonnements de journalistes notamment pendant ces périodes où le monde est un peu à l’arrêt.

Alors justement, le Coronavirus met lui aussi le monde à l’arrêt, et de fait vous notez qu’il y a eu une multiplication des arrestations de journalistes pendant le premier confinement.

Le nombre d’arrestations et d’interpellations a été multiplié par quatre pendant les mois de mars à mai 2020 par rapport au reste de l’année. Cette pandémie était extrêmement violente pour tout le monde. Et certains États ont profité en fait de cet état de choc pour faire passer des mesures extrêmement coercitives, des mesures qui notamment entravent la liberté de la presse. Il y a eu une sorte de mise à l’arrêt de la planète, certains États se sont permis d’entraver les journalistes, en tous cas de les arrêter beaucoup plus facilement.

Enfin, vous parlez dans votre rapport d’un « fait nouveau », la mort de journalistes qui couvrent des manifestations : sept journalistes tués en Irak, au Nigeria et en Colombie…

Les journalistes qui couvrent les manifestations font aujourd’hui l’objet de beaucoup, beaucoup d’attaques. D’abord de la part des manifestants, parce que les journalistes ne véhiculent pas forcément le message qu’ils voudraient entendre ; et on considère que, comme certains leaders se livrent eux-mêmes à des attaques en règle contre les journalistes, on peut être d’une certaine manière galvanisés par ces discours et agir en toute impunité, puisque certains leaders le font.

Par ailleurs les manifestations sont extrêmement nombreuses. Et on voit que le niveau de violence des forces de l’ordre partout dans le monde est beaucoup plus élevé : on frappe, on mutile les journalistes parce que, de la même façon, ils véhiculent un message qui ne correspond pas ce que l’on veut entendre, en tous cas à ce que les autorités veulent entendre. Par exemple en Algérie, le correspondant de RSF Khaled Drareni est détenu depuis neuf mois pour avoir couvert le mouvement de protestation du Hirak, avec d’autres journalistes. Ça ne plaît pas, parce qu’on ne doit pas parler de ce mouvement de protestation… Alors on l’a enfermé.