Royaume-Uni: L'ex-bras droit de Johnson dénonce sa gestion de la crise sanitaire

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ROYAUME-UNI: L'EX-BRAS DROIT DE JOHNSON DÉNONCE SA GESTION DE LA CRISE SANITAIRE

par Guy Faulconbridge, Elizabeth Piper et Kate Holton

LONDRES (Reuters) - La gestion par Boris Johnson de la crise sanitaire a entraîné des dizaines de milliers de décès évitables en Grande-Bretagne, et des représentants ont même craint qu'il demande à se faire injecter le coronavirus afin de démontrer le caractère bénin de celui-ci, a dit mercredi l'ancien bras droit du Premier ministre britannique.

La Grande-Bretagne déplore le cinquième plus lourd bilan mondial lié à l'épidémie de coronavirus, avec près de 128.000 décès, alors que le gouvernement anticipait initialement quelque 20.000 morts liés au COVID-19.

Au cours d'une audition de sept heures devant une commission parlementaire, Dominic Cummings a déclaré que Boris Johnson était comme un chariot impossible à guider et qu'il relevait de l'irrationnel qu'un homme comme lui soit Premier ministre.

"Tout le monde s'écriait, à propos des mises à l'isolement: 'Choisissez une politique, mettez-la en place et tenez-vous y!", a dit celui qui fût le stratège de la campagne en faveur du Brexit en 2016 et de la victoire électorale écrasante de Boris Johnson en 2019.

"Mais personne n'a trouvé de solution face au problème du Premier ministre - comme un chariot de supermarché, balancé d'un côté à l'autre du rayon", a-t-il ajouté.

Interrogé sur ces critiques lors d'une séance hebdomadaire de questions-réponses au Parlement, Boris Johnson a déclaré que personne ne pouvait accuser de manière crédible son gouvernement ou lui-même d'avoir fait preuve de complaisance.

"Nous avons travaillé d'arrache-pied pour réduire les pertes humaines", a dit le dirigeant conservateur, sans répondre directement aux nombreuses accusations de son ancien bras droit, avec lequel des tensions ont éclaté en fin d'année dernière.

Le témoignage de Dominic Cummings, qui fût aux premières loges pour de nombreuses décisions politiques de Boris Johnson, donne un éclairage édifiant du fonctionnement du gouvernement britannique pour faire face à ce qui est par la suite devenu la plus importante crise de santé publique en un siècle.

"HISTOIRE D'EPOUVANTE"

Aux yeux de Dominic Cummings, le gouvernement britannique a manqué de préparation, de projets clairs, d'intelligence et de leadership pour répondre à l'urgence.

Boris Johnson considérait initialement le COVID-19 comme une "simple histoire d'épouvante". De même, plusieurs ministres de premier plan, dont le chef du gouvernement lui-même, étaient en vacances en février 2020, certains au ski, a-t-il souligné.

Le scepticisme de Boris Johnson était tel qu'il a même envisagé de demander au conseiller médical en chef du gouvernement, Chris Whitty, de lui inoculer le nouveau coronavirus en direct à la télévision pour rassurer la population, a ajouté Dominic Cummings.

"Au moment où la population avait le plus besoin de nous, le gouvernement a échoué", a-t-il dit. "Des dizaines de milliers de personnes sont décédées alors qu'elles n'avaient pas besoin de mourir".

Dominic Cummings a décrit un gouvernement complètement désorganisé, dominé par la "pensée de groupe" et dirigé par des ministres tels que celui de la Santé, Matt Hancock, qui, selon lui, devrait être limogé pour avoir menti à la population et au gouvernement.

Le porte-parole de Boris Johnson a déclaré que celui-ci avait pleine confiance en Matt Hancock.

"PAS DE PLAN"

Si les critiques de Dominic Cummings n'ont jusqu'à présent pas affecté la popularité de Boris Johnson, son témoignage devrait orienter l'enquête publique prévue l'an prochain sur la gestion par le gouvernement de l'épidémie de coronavirus.

D'après Dominic Cummings, les pays occidentaux ont échoué lors de la crise du COVID-19 et les responsables britanniques ont refusé d'accepter de suivre l'exemple des puissances asiatiques en confinant le pays.

"Lorsque la population avait le plus besoin de nous, le gouvernement a échoué", a-t-il dit. "La vérité est que les ministres de premier plan, les hauts fonctionnaires, les conseillers principaux comme moi, ont manqué de manière désastreuse aux attentes légitimes de la population dans une crise comme celle-ci."

Dominic Cummings a relaté des réunions organisées début 2020 lors desquelles, a-t-il dit, certains représentants ont commencé à se rendre compte que l'opposition de Boris Johnson à l'instauration d'un confinement était une erreur meurtrière.

"Il n'y avait pas de plan de confinement, il n'existait pas", a-t-il dit en soulignant le manque de préparation à Londres. Le confinement a finalement été mis en place au Royaume-Uni le 23 mars 2020, non sans soulever l'inquiétude de certains hauts fonctionnaires, a-t-il ajouté.

LAISSER LES CADAVRES "S'ENTASSER"

Dans une série d'enquêtes, publiées l'an dernier, Reuters a dressé une liste de plusieurs erreurs commises par le gouvernement britannique au début de la pandémie.

Ce dernier a tardé à repérer les infections et à mettre en place un confinement. Il a par ailleurs continué à rediriger les patients infectés des hôpitaux vers des maisons de retraite.

Dominic Cummings a réitéré une accusation, rejetée par Boris Johnson, selon laquelle le Premier ministre a déclaré en fin d'année dernière qu'il préférait "laisser les cadavres s'entasser" que d'instaurer un deuxième confinement.

Boris Johnson a reconnu que des erreurs ont été commises et qu'il fallait en retenir les leçons, mais a souligné que ses ministres ont dû travailler dans l'urgence, sous pression, face à une crise immense.

"J'assume l'entière responsabilité de tout ce qui s'est passé", a dit mercredi le dirigeant aux parlementaires. "Comme je l'ai déjà dit (...) Je suis vraiment désolé pour les souffrances que la population de ce pays a connues".

Le Premier ministre a érigé en succès la rapidité de la campagne de vaccination en Grande-Bretagne, soulignant qu'elle permettrait à l'économie de se relever plus rapidement qu'ailleurs.

(version française Hayat Gazzane et Jean Terzian)