Robert Parker, l'homme qui a rajeuni les bordeaux

Pas facile d’être Dieu. On vous reproche tout : la pluie, les petites et les grandes misères, et la mortalité. Dans les moments difficiles, les gens en oublient les miracles : la création, le soleil levant, les orgasmes, la naissance, les forêts… Et à qui jettent-ils la pierre ? A vous, bien sûr. Le critique de vin américain Robert Parker n’est peut-être pas un dieu, mais dans le monde du raisin fermenté il n’en fait pas moins la pluie et le beau temps. Personne ne se risquerait à contester son influence. Les producteurs de grands crus s’inclinent devant lui et pestent dans son dos - mais jamais en public. Une excellente note de Parker - ce qu’un viticulteur appelle sa “baguette magique” des 94 points - peut doubler, voire tripler la valeur d’un vin et permettre aux producteurs de maintenir une cote élevée pendant des années. “C’est le seul journaliste qui fait vendre des vins - le seul et l’unique”, assure Michel Rolland. Surnommé le “globe-trotter du vin”, ce célèbre oenologue a été très influencé par Parker : “En vingt-cinq ans de métier dans l’industrie du vin, jamais je n’ai vu quelqu’un de plus puissant. On peut vraiment parler du phénomène Parker.”

Un succès non démenti depuis vingt-deux ans
C’est précisément l’un des piliers sur lesquels Parker a assis sa puissance. Il n’a bien entendu pas inventé la critique du vin ; il l’a simplement affinée. Avocat de formation, Robert Parker a été assez malin pour comprendre que le vin était une affaire beaucoup trop compliquée et, partant, beaucoup trop intimidante pour les béotiens d’outre-Atlantique. Il a donc mis au point à leur intention une échelle d’évaluation de 1 à 100 qui rappelle le système américain de notation scolaire et classe automatiquement les vins selon leur qualité - ou du moins selon ses propres critères de qualité. Parker encourage au demeurant ses lecteurs à lire attentivement ses articles, où il justifie clairement chacune des notes qu’il attribue. Si son succès ne s’est jamais démenti depuis vingt-deux ans, c’est parce que, à mesure que le marché américain s’affirmait, il a su tenir compte des goûts de ses compatriotes en matière de vin. En règle générale, il aurait plutôt tendance à privilégier les vins capiteux, généreux et épais, présentant un fort degré d’alcool. Il a un faible pour les vins aux accents boisés et peu acides, surtout lorsqu’ils sont fruités en bouche. Et il recommande plus volontiers des vins qui se boivent jeunes que des cépages qui doivent attendre une génération avant de donner toute leur mesure. Il est par exemple résolument contre les cabernets sauvignons, trop riches en tanin, qui dans le Bordelais peuvent se boire après dix à vingt ans de garde. Avant Parker, la vinification durait normalement une quinzaine de jours. La norme est maintenant passée à quatre semaines. Ce n’est là qu’un exemple des évolutions qui ont donné naissance à des vins plus fruités, plus colorés, qui peuvent se boire jeunes. La vision de Parker a séduit jusqu’aux producteurs de bordeaux les plus prestigieux, tel Mouton-Rothschild, qui vers 1985 a commencé à élaborer des vins à consommer dans les dix ans plutôt que des crus à laisser vieillir vingt ans. Et, comme il fallait s’y attendre, ils se vendent aujourd’hui très bien sur le marché américain. “Il a changé le goût du vin en le rendant plus buvable et plus séduisant à court terme, mais cela s’est fait au détriment de la finesse et de la capacité à bien vieillir, qui est pourtant le propre des bordeaux”, explique David Skalli, associé du cabinet-conseil Skalli & Rein, spécialiste des stratégies marketing pour l’industrie du vin. “Jusqu’à présent, tout le monde s’accordait à dire que plus un vin était vieux, meilleur il était. Il a révolutionné cela.” Le principal argument de Parker est qu’un bon vin ne peut que se bonifier, tandis qu’un vin médiocre quand il est jeune ne sera peut-être jamais buvable. Implicitement, il a mis le doigt sur une réalité bien plus prosaïque : très peu d’Américains sont prêts à dépenser des centaines de dollars pour une bouteille qu’ils ne pourront ouvrir que dans vingt ans. Non parce que les caves à vin sont rares, mais tout simplement parce qu’ils n’ont pas la patience d’attendre. Parker s’adresse donc à un public qui recherche une satisfaction immédiate.

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