Risque de débâcle pour l'industrie si Le Pen l'emporte

par Jean-Baptiste Vey
Pour de nombreux experts, représentants patronaux et économistes, l'application du programme de Marine Le Pen provoquerait la débâcle d'une industrie française déjà à la peine et fragiliserait les entreprises en général, multinationales comme PME. /Photo d'archives/REUTERS/Yves Herman

par Jean-Baptiste Vey

PARIS (Reuters) - Marine Le Pen s'est présentée mercredi en sauveuse de l'industrie française lors d'une visite surprise à l'usine Whirlpool d'Amiens (Somme) visant à couper l'herbe sous le pied de son concurrent Emmanuel Macron.

La candidate du Front national s'est engagée à empêcher la fermeture du site et à prendre des mesures anti-délocalisations si elle remporte la présidentielle le 7 mai.

Mais pour de nombreux experts, représentants patronaux et économistes, l'application de son programme provoquerait la débâcle d'une industrie française déjà à la peine et fragiliserait les entreprises en général, multinationales comme PME.

Sa principale revendication - la sortie de l'Union européenne et de l'euro - suffit à détourner nombre d'entre eux de sa candidature, en raison du chaos économique dans lequel ces politiques risquent de plonger la France.

Les vecteurs cités de fragilisation des entreprises, en particulier industrielles puisqu'exportatrices, sont nombreux : baisse de compétitivité en raison de son programme économique, risque à l'export lié aux mesures protectionnistes, financements plus rares et plus chers auprès des marchés ou de banques fragilisées par la sortie de l'euro, tarissement des investissements décidés aussi bien par des entreprises basées en France que des groupes étrangers...

"UN PROGRAMME DANGEREUX"

"Le programme de Marine Le Pen est un programme dangereux qui risque de nuire à l'ensemble de l'économie et en particulier aux secteurs tournés vers l'exportation comme le secteur industriel", a dit mercredi à Reuters le directeur des études du cabinet d'analyse économique COE-Rexecode, Emmanuel Jessua.

"Sa politique budgétaire est laxiste et sa politique économique va à l'encontre d'objectifs de compétitivité : on remet en cause le CICE, on revient à la retraite à 60 ans, etc.", sa fiscalité protectionniste "renchérirait les consommations importées par les entreprises" et, dans le même temps, "il y aura évidemment des mesures de rétorsion de nos partenaires commerciaux et une perte de débouchés pour les entreprises exportatrices", a-t-il ajouté.

Si elle obtient le feu vert des Français pour revenir au franc, "il y aura une dévaluation, les marchés ne feront clairement pas confiance à l'économie française", a-t-il poursuivi, en soulignant que sa victoire provoquerait une fuite des capitaux qui fragiliserait les banques françaises, pour lesquelles "on ne peut pas exclure un risque systémique".

La hausse des taux d'emprunt frapperait quant à elle non seulement la sphère publique mais également les entreprises.

"Tout cela dresse un tableau noir pour l'industrie française", a ajouté l'économiste.

Une analyse partagée par Vincent Charlet, directeur de La Fabrique de l'industrie, un think tank soutenu par les fédérations industrielles, selon qui "imaginer que les recettes anti-désindustrialisation proposées par le Front national accélèrent la désindustrialisation et donnent lieu à plus de délocalisations, ça ne fait aucun doute".

"L'arrivée de Marine Le Pen au pouvoir jetterait un discrédit terrible sur la capacité de la France à être un pays stable, un pays à l'économie stable et un partenaire de confiance", a-t-il dit mercredi à Reuters.

"Une sortie de l'Union européenne telle qu'elle est recommandée ou promise par Marine Le Pen aurait évidemment des effets désastreux sur l'ensemble de l'économie, mais en particulier sur l'industrie qui est particulièrement insérée dans les réseaux d'échanges mondiaux", a-t-il souligné.

Le départ de sièges sociaux est un risque déjà présent aujourd'hui, a-t-il souligné. Avec une victoire de Marine Le Pen, "c'est évident que ça accélère dramatiquement les choses".

Quant aux professionnels ou startups, "une partie des acteurs économiques, d'évidence, partiront avec armes et bagages", a-t-il ajouté. "C'est un risque absolument réel, on parle là de l'enclenchement d'une catastrophe ou d'un cercle vicieux".

LA VISITE CHEZ WHIRLPOOL ? "PITOYABLE", SELON GATTAZ

Contacté par Reuters, le président du Medef, Pierre Gattaz, a tiré à boulets rouges sur la visite de Marine Le Pen à l'usine d'Amiens, que Whirlpool veut fermer et se renforcer en Pologne.

"Ce qu'elle a fait cet après-midi, c'est pitoyable en terme de tactique de politique politicienne : faire croire à des salariés d'une usine qu'elle va les sauver, que jamais cette usine ne fermera, c'est un scandale absolu parce que les méthodes et les solutions qu'elle préconise nous amènent encore plus dans le trou", a-t-il dit.

"Marine Le Pen se trompe complètement de solutions, totalement", a-t-il ajouté. "Elle veut nous recroqueviller sur nous-mêmes, elle veut nous sortir de l'euro avec toutes les conséquences désastreuses, monétaires, économiques, pour la France". "On ne gardera nos usines en France que grâce à l'exportation vers l'Europe et l'exportation dans le monde", a poursuivi le président du Medef.

La CPME, autre grande organisation patronale, insiste sur sa neutralité mais son président, François Asselin, a clairement expliqué mercredi que les choix d'Emmanuel Macron étaient meilleurs pour les entreprises.

"Nous voulons appeler les Français à raisonner parce qu'il y a un principe de réalité", a-t-il dit sur BFM Business.

"Il ne faut pas se mentir. Dire par exemple que la sortie de l'euro serait une solution pour le pays ? Nous disons 'attention'", a-t-il ajouté. "Lorsqu'on se dit qu'on s'affranchit de la dette, lorsqu'on se dit que ce n'est pas un problème ce déséquilibre, et bien nous mentons à l'ensemble du pays."

Quant à instaurer des taxes aux frontières, "en disant cela, on se tire une balle dans le pied".

"GROSSES BÊTISES"

Les économistes mettent aussi en garde sur un éventuel passage au franc pour la dette des entreprises.

Selon des données Thomson Reuters, plus de la moitié des quelque 1.000 milliards d'euros de dette émise par des entreprises françaises sur le marché relève de législations étrangères - notamment anglaise.

Une tentative de transformation de cette dette en francs ne serait donc pas reconnue par les tribunaux étrangers, obligeant ces entreprises à rembourser ces dettes en euros alors qu'une partie de leur revenus seraient en francs dévalués.

Comme d'autres économistes, Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS, insistait sur cet aspect du problème dans un texte publié avant le premier tour sur le site Telos.

"Sauf à spolier les partenaires étrangers pour des opérations réalisées en France, aucun industriel ou acteur économique ne prendra le risque d'une contestation de sa dette", écrivait-il.

"Il y a donc impossibilité légale de redénomination ou impossibilité pratique, les entreprises étant mises en défaut ou devant constater un accès barré aux refinancements", ajoutait-il, en soulignant le risque de "crise financière majeure" pour les grandes entreprises publiques très endettées et évoquant "des pertes, des faillites ou des restructurations économiques".

Analysant plusieurs des "plus grosses bêtises de politique économique" qu'il juge les "plus dangereuses", Patrick Artus, chef économiste de Natixis, a critiqué dans une note publiée mercredi plusieurs mesures prônées par Marine Le Pen : la sortie de l'euro, le retour de l'âge de la retraite à 60 ans et des mesures favorisant les PME au détriment des grands groupes.

En raison de l'ensemble de ces risques, le soutien à Marine Le Pen semble bien plus faible chez les cadres que dans l'ensemble de la population.

Selon le Baromètre Éco Viavoice-HEC-BFM Business et L'Express publié mercredi, seuls 8% des cadres jugent qu'une victoire de Marine Le Pen aurait un effet positif sur l'activité des entreprises, 74% pensant le contraire.

"La candidate du Front national est perçue comme portant des risques systémiques majeurs pour de nombreux groupes français : sortie de l'Union européenne et de la zone euro, protectionnisme et isolement, explosion des dépenses publiques", écrivent les auteurs de l'étude.

(Edité par Yves Clarisse)

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