Rien ne démontre que le pissenlit serait "cent fois plus efficace" que la chimiothérapie pour guérir la leucémie

L'efficacité chez l'Homme de l'extrait de racine de pissenlit pour guérir la leucémie, et plus généralement le cancer, n'a à ce jour jamais été prouvée scientifiquement. Un texte, relayé sur les réseaux sociaux depuis des années, affirme pourtant que le pissenlit serait "cent fois plus efficace que la chimiothérapie". Aucune étude chez l'humain ne permet à l'heure actuelle d'arriver à une telle conclusion, ont expliqué plusieurs experts à l'AFP.

"Habituellement, lorsqu'on pense à la leucémie, on pense aux médicaments et à la chimiothérapie, que les gens sont tristes et qu'ils ont une faible qualité de vie. Mais, vous n'aurez plus à craindre pour la santé de vos proches lorsqu’il s'agira de simplement acheter un peu d’extrait de racine de pissenlit", affirme une publication trompeuse partagée sur Facebook en décembre 2022, qui prétend que le pissenlit est "100 fois plus efficace que la chimiothérapie" pour guérir la LMMC (pour leucémie myélomonocytaire chronique), un type de leucémie qui touche principalement les personnes âgées.

Ce texte a été relayé plusieurs centaines de fois sur Facebook, Twitter et sur des blogs depuis au moins 2015.

Selon ces publications, l'extrait de racine de pissenlit contient également un ingrédient "potentiellement actif" contre une série d'autres cancers, comme "le mélanome - cancer de la peau - le cancer du sein et de la prostate".

Capture d'écran réalisée le 16/01/2023 sur Facebook

A l'heure actuelle, il n'existe pourtant aucune étude publiée dans une revue scientifique reconnue et réalisée sur des humains prouvant que l'extrait de racine de pissenlit peut guérir la leucémie ou tout autre type de cancer, ont expliqué à l'AFP un chercheur et trois médecins, parmi lesquels des hématologues, spécialistes des maladies du sang.

Selon eux, aucune étude scientifique chez l'Homme n'a prouvé à ce jour que l'extrait de racine de pissenlit est "cent fois plus efficace que la chimiothérapie" pour guérir un quelconque type de cancer.

L'auteur du texte que nous vérifions s'appuie sur le cas de deux patients et sur une étude pour affirmer l'efficacité de l'extrait de racine de pissenlit. Or, les cas cités ne permettent pas de généraliser ces résultats. Quant à l'étude citée, elle a été réalisée in vitro - sur des cultures cellulaires - et ses conclusions ne peuvent donc pas être appliquées à l'humain sans des recherches approfondies.

Comme l'explique l'Inserm, l'Institut national de la santé et de la recherche médicale, sur son site internet, "parmi les étapes clés du développement d’un médicament, la phase préclinique permet d’évaluer une molécule sur des cellules en culture (in vitro) et chez l’animal (in vivo). La phase clinique permet ensuite de passer chez l’Homme, pour tester la molécule chez des personnes saines puis évaluer sa sécurité et son intérêt chez des malades".

Les résultats des recherches citées dans ce texte doivent donc être pris avec prudence, ont expliqué plusieurs experts à l'AFP. "Les travaux cités sont très sérieux, mais ne permettent pas d'affirmer que telle ou telle substance a un effet antitumoral", a expliqué à l'AFP Bruno Raynard, chef du service de diététique et nutrition à l'Institut Gustave Roussy (Villejuif), interrogé le 13 janvier 2023.

Jusqu'à présent, "il n'y a eu aucune étude réalisée sur des humains" permettant d'affirmer que l'extrait de racine de pissenlit permet de guérir la leucémie, a-t-il ajouté.

Des études qui ne prouvent pas l'efficacité de l'extrait de racine de pissenlit chez l'Homme

"Dans une étude récente, l'extrait de racine de pissenlit était cytotoxique pour les trois types de cellules leucémiques humaines testées, tuant jusqu’à 96% des cellules de la LMMC (leucémie myélomonocytaire chronique) après seulement 48 heures", selon le texte, qui affirme que les auteurs de cette étude ont déclaré que l'extrait de racine de pissenlit "avait un grand potentiel comme alternative efficace à la chimiothérapie mortelle".

Il poursuit en prenant l'exemple d'une oncologue canadienne, Caroline Hamm, qui aurait constaté l'amélioration de l'état de deux de ses patients atteints d'une LMMC après la consommation de tisane aux racines de pissenlit. Les deux patients "ont refusé d'aller plus loin avec la chimiothérapie", affirme le texte.

En février 2012, une équipe de chercheurs de l'université de Windsor au Canada a en effet publié une étude dans la revue scientifique PLOS One, portant sur l'efficacité de l'extrait de racine de pissenlit dans l'induction de la mort cellulaire programmée de trois lignées cellulaires de LMMC - en d'autres termes, sur l'impact in vitro de cet extrait sur les cellulaires cancéreuses de LMMC.

Cette étude, menée par Caroline Hamm et Siyaram Pandey - également mentionné dans le texte que nous vérifions - concluait que l'extrait de racine de pissenlit avait "un grand potentiel, en tant qu'alternative non-toxique et efficace aux modes de chimiothérapie conventionnels disponibles aujourd'hui".

Si ces travaux mentionnent bien l'affaiblissement, voire la mort programmée, de certaines cellules après 48 heures, l'AFP n'y a pas retrouvé le chiffre de "96%" mentionné par le texte. Par ailleurs, ils n'ont pas été réalisés sur des animaux ou des humains.

"Les résultats de cette étude sont probablement vrais, mais apportent très peu d'informations", a déclaré Raphaël Itzykson, professeur d'hématologie à l'hôpital Saint Louis, à Paris, interrogé par l'AFP le 13 janvier 2023. "Elle a été faite in vitro sur des modèles extrêmement artificiels. Or, une étude in vitro apporte un niveau de preuve extrêmement bas", contrairement à une étude in vivo.

Par ailleurs, les concentrations d'extrait de pissenlit utilisées sont extrêmement élevées, a-t-il expliqué: "les publications affirment que boire des tisanes de pissenlit aurait un effet thérapeutique. Le problème, c'est que l'extrait cité dans l'étude de 2012 est extrêmement concentré en principes actifs: il n'y a aucune possibilité de comparer les concentrations de cet extrait avec une tisane, qui aurait plus un effet homéopathique".

"Pour avoir la même concentration chez l'Homme, il faudrait que le patient boive au minimum un seau de thé", a abondé le professeur Rik Schots, chef du service d'hématologie à l'hôpital universitaire (UZ) de Bruxelles: "les études réalisées in vitro, c'est-à-dire sur des lignées cellulaires, montrent que les cellules cancéreuses meurent. Mais les concentrations - d'extrait de racine de pissenlit - utilisées sont nettement plus fortes que ce que l'on pourrait atteindre chez une personne".

Un pissenlit dans une ferme à Taichung, Taïwan, le 6 novembre 2021 ( AFP / Sam Yeh)

Les résultats prometteurs de cette étude avaient été rapportés en 2012 par la chaîne canadienne CBC News. L'article présentait également le cas d'un patient de 72 ans, John DiCarlo, admis à l'hôpital pour une leucémie. Après avoir commencé à consommer de la tisane d'extrait de racine de pissenlit, prescrit par des médecins, John DiCarlo aurait vu son état s'améliorer jusqu'à la rémission totale. Au moment de la publication de l'article, il était en rémission depuis trois ans.

Le cas de John DiCarlo est décrit dans un article publié en novembre 2013 dans Blood, revue publiée par la Société américaine d'hématologie, et signé, entre autres, par Caroline Hamm. Cet article mentionne également le cas d'une patiente de 60 ans qui aurait"arrêté le neupogen et commencé à prendre de la tisane de racine de pissenlit, trois tasses par jour". Au moment de la publication de l'article, elle était "à 5 mois de son diagnostic initial et en réponse hématologique complète" - c'est-à-dire en rémission.

Les auteurs des travaux cités en relativisent la portée

L'article sur les cas particuliers publié dans Blood mentionne aussi l'ouverture d'un essai clinique de phase 1 sur l'extrait de racine de pissenlit, terminé depuis et pour lequel l'AFP n'a trouvé aucune trace d'une phase 2.

Contacté le 17 janvier 2023 par l'AFP, le chercheur Siyaram Pandey a affirmé que cet essai n'avait pas été mené à son terme, faute de financements.

Concernant l'étude publiée dans PLOS One en 2012, il a déclaré à l'AFP: "Je suis chercheur, pas oncologue, et je ne peux donc faire que de la recherche préclinique, c'est-à-dire des expériences sur des cellules cancéreuses en boîte de Pétri - c'est-à-dire in vitro - et sur des modèles animaux. Nos recherches montrent que le DRE (extrait de racine de pissenlit) est très efficace pour tuer les cellules cancéreuses. Il s'est montré très sélectif envers les cellules cancéreuses et n'affecte pas les cellules saines. À cet égard, il est meilleur que de nombreux médicaments de chimiothérapie. Mais je ne peux rien dire de son effet chez les patients cancéreux. Seul un oncologue ou un professionnel de la santé peut fournir cette réponse".

Dès 2012, Caroline Hamm avertissait dans l'article de CBC News consacré à ses recherches que la consommation de tisane à l'extrait de racine de pissenlit pouvait être "aussi bien nuisible que bénéfique" et interférer avec une chimiothérapie régulière.

Un autre article de 2018 du média canadien rapportait l'avalanche de fausses informations ayant suivi les travaux du Dr Hamm sur l'extrait de racine pissenlit. L'oncologue déclarait alors: "Je reçois chaque semaine des e-mails de personnes du monde entier qui veulent arrêter leur traitement standard et prendre (de l'extrait de racine de pissenlit) à la place, à cause de ces affirmations infondées. Ils peuvent mourir s'ils croient cela", s'inquiétait-elle.

Interrogée en 2021 par l'AFP dans un précédent article de vérification, le Dr Hamm avait par ailleurs déclaré "que la plupart des personnes [atteintes de cancer] ne répondent pas" au traitement à base d'extrait de racine de pissenlit.

Sirayam Pandey a mené en 2016 une autre étude, dédiée à l'impact de l'extrait de racine de pissenlit (DRE) sur des cellules cancéreuses du côlon. Les chercheurs y concluaient que "l'extrait de racine de pissenlit déclenche efficacement et sélectivement la mort cellulaire programmée dans des modèles de cancer colorectal in vitro et in vivo" chez des souris. Il n'avait pas été testé sur des humains.

Pas de preuve scientifique de l'efficacité de l'extrait de racine de pissenlit pour guérir la leucémie chez l'Homme

Sur son site internet, le Memorial Sloan Kettering Cancer Center, un important centre de traitement et de recherche sur le cancer aux Etats-Unis, indique que "des essais cliniques sont nécessaires pour déterminer les conditions dans lesquelles le pissenlit peut être sûr et efficace" pour des patients malades.

Les trois médecins interrogés par l'AFP ont tous confirmé l'absence, à l'heure actuelle, de preuve scientifique permettant d'affirmer l'efficacité de l'extrait de racine de pissenlit, sous quelque forme que ce soit, pour guérir la leucémie chez l'Homme.

Comme l'expliquait l'AFP en 2020, il existe des milliers de revues scientifiques, plus ou moins connues, considérées comme plus ou moins sérieuses du point de vue des textes acceptés et de la rigueur de leurs processus de relecture. Rendre publics ses travaux est un passage quasi-obligé pour un scientifique. Il soumet ses résultats à d'autres experts du même domaine - ses pairs - qui vont les commenter, les critiquer, en pointer les limites et/ou les points forts, voire parfois les réfuter.

"Selon une étude..." : comment faire pour s'y retrouver ?

Les quelques études concernant l'efficacité de l'extrait de racine de pissenlit sur la leucémie LMMC "sont assez anciennes et ne semblent pas avoir débouché sur des expérimentations cliniques. Elles sont d’ailleurs pour la plupart publiées dans d’obscures revues", a relevé l'hématologue Manuel Cliquennois, dans une réponse écrite à l'AFP le 12 janvier 2023.

Concernant l'étude de 2012 de Caroline Hamm et Siyaram Pandey, publiée dans une revue scientifique reconnue , Manuel Cliquennois, responsable régional de centres de soins à l'Etablissement français du sang, estime qu'elle contient des "problèmes de reviewing", c'est-à-dire d'évaluation.

Par ailleurs, la LMMC "est une famille de leucémie pour laquelle on traite rarement les patients avec une chimiothérapie", a relevé Raphaël Itzykson. "Dans le cas de patients de moins de 70 ans, on peut leur proposer une greffe de moelle osseuse, mais ce traitement est lourd et les résultats incertains".

Comme expliqué par la Revue médicale suisse, les patients sont alors souvent traités par des agents hypométhylants.

En-dehors de la LMMC, la leucémie "est traitée généralement par la chimiothérapie classique", explique Rik Schots. La chimiothérapie, un traitement lourd, a pour but la destruction des cellules cancéreuses mais s'accompagne fréquemment d'effets secondaires. "Depuis quelques années, on utilise aussi quelques médicaments chimiothérapeutiques, comme des anticorps monoclonaux" - des thérapies ciblées, parfois utilisées avec d'autres médicaments de chimiothérapie "classique".

Par ailleurs, l'argument d'un traitement "plus naturel" que la chimiothérapie ne tient pas, selon le nutritionniste Bruno Raynard: "dans ces études, on prend des extraits de racine de pissenlit et on les transforme en gélules, donc ce sont des molécules, ça revient à prendre des médicaments. Ce n'est plus du tout de la médecine naturelle".

De nombreux prétendus remèdes contre le cancer circulent sur les réseaux sociaux, dont certains ont fait l'objet d'articles de vérification de l'AFP ici, ici ou encore ici.