Retrait américain d’Afghanistan: «Il faudra voir dans plusieurs mois si on peut parler de débâcle»

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Le dernier avion militaire américain a quitté l'Afghanistan le 30 août. Comment ce retrait est-il perçu par l'opinion américaine, alors que les images de chaos ont fait le tour du monde ? Martin Quencez, chercheur et directeur adjoint du think-tank German Marshall Fund a répondu, au cours d'une édition spéciale ce mardi, aux questions de RFI.

RFI : Comment le retrait d'Afghanistan est-il perçu par la population américaine ? Joe Biden est-il sous le feu des critiques ?

Martin Quencez : Pour l'opinion américaine, le retrait d’Afghanistan en lui-même est un succès. C’est un peu le paradoxe. C’était une promesse de la campagne présidentielle de Joe Biden. C’était également une promesse de la campagne présidentielle de son adversaire, Donald Trump.

En cela, il va y avoir une sorte de bataille entre deux récits. D’un côté, les démocrates vont mettre le retrait au bilan de Joe Biden, en le présentant comme celui qui a mis fin à ce qu’ils appellent « les guerres sans fin ». Ils vont promouvoir cette décision, le courage qu’il a fallu pour mettre en place cette évacuation.

D’un autre côté, la manière dont cela s’est passé et les images terribles que nous avons vues ces dernières semaines, et évidemment la prise de pouvoir si rapide des talibans, vont être utilisées contre lui. Le Parti républicain et les adversaires de Joe Biden vont continuer à s'en servir pour montrer la mauvaise préparation de [son] administration et son incompétence. On va avoir deux manières de lire ces évènements.

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Personnellement, je resterais assez prudent sur l’idée que l’opinion américaine va beaucoup en vouloir à Joe Biden. Je crois qu'elle était focalisée sur cette idée, sur ce slogan « Mettre fin aux guerres sans fin » et que d’ici plusieurs mois, peut-être un an, c'est ce qui restera avant tout du retrait des troupes américaines d’Afghanistan.

Les Américains n’ont pas pu faire sortir d’Afghanistan autant de personnes que voulu, reconnaissait le patron du commandement central. Est-ce que les Américains ont abandonné ceux qui les ont aidés ?

En fait, on est passé à une autre phase. Le département de la Défense américain l’a clairement dit : maintenant, tout est entre les mains du département d’État. Et cela va être la priorité de l’administration Biden de continuer cet effort avec le gouvernement taliban, de continuer à négocier pour qu’un maximum d’Américains et un maximum d’auxiliaires puissent quitter le pays s’ils le souhaitent.

C'est aussi cela qui va être le bilan de l'évacuation. Il ne faut pas le juger aujourd’hui. Il faudra voir dans plusieurs mois si on peut parler de débâcle, si d’une certaine manière l’administration a réussi à sauver un certain nombre de ses auxiliaires. C'est ce qui va être l’enjeu de la politique intérieure américaine : continuer à mettre en lumière ce qui se passe en Afghanistan. Le risque étant que l’actualité américaine est tellement riche qu'elle peut oublier l’Afghanistan.

Est-il possible que les Américains oublient l’Afghanistan après ce qu'on vient de vivre ces 15 derniers jours ?

Absolument. Il faut prendre un peu de distance par rapport aux images absolument terribles qu’on a pu voir. L’actualité américaine nous a beaucoup surpris depuis quelques années par sa capacité à être amnésique. Et donc, si cela nous semble être aujourd'hui un échec total pour l’administration Biden, on verra dans un an lors des élections de mi-mandat quel sera le vrai sujet qui pèsera sur [ce scrutin].

Il y a quelques heures, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a indiqué que les États-Unis allaient travailler avec les talibans s’ils tenaient leurs engagements. Quel est le degré de discussion aujourd’hui entre les deux parties ?

La discussion est importante. D’abord, durant la période des évacuations, on a vu des scènes étranges où les talibans étaient amenés à garantir la sécurité d’opérations américaines. Il y a eu cette frappe par un drone américain il y a quelques jours qui a fait dix victimes potentiellement civiles. Et il convient aujourd’hui de voir dans quelle mesure la cible avait été coordonnée ou non avec des sources potentiellement talibanes en Afghanistan.

Et ensuite, comme je vous le disais, le chapitre continue. Les évacuations sont un enjeu extrêmement important pour l’administration. Et pour le secrétariat d’État, il va falloir trouver des moyens de ramener des Américains et des auxiliaires, malgré les demandes des talibans. Cela va continuer et je pense qu’on va avoir de plus en plus ce réalisme amer, comme on dit, du côté de l’administration américaine.

C’est-à-dire qu’on va arriver à de fait une reconnaissance des talibans comme étant les nouveaux dirigeants du pays ?

Dans les faits, pas forcément dans les mots. Il y a de toute façon un besoin de travailler avec les nouvelles personnes qui gouvernent l’Afghanistan. Il y a également les enjeux de la compétition entre les États-Unis et la Chine, les enjeux du maintien d’une certaine présence, au moins pour la lutte contre le terrorisme, et donc des liens avec les talibans. Tout cela va contribuer dans les mois à venir à constituer des liens entre l’administration et les talibans.

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