Enquête Ligne rouge: après Daesh, l'impossible retour des enfants français?

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Entre 200 et 300 enfants français seraient toujours détenus dans des camps du nord-est syrien.  - BFMTV
Entre 200 et 300 enfants français seraient toujours détenus dans des camps du nord-est syrien. - BFMTV

Alors que la caméra pénètre dans le camp de détention de Roj, dans le Nord-Est syrien, un attroupement d'une dizaine d'enfants se crée. Une petite fille a un message à faire passer, en français.

"Bonjour mamie, j’espère que t’es bien! Si t’es bien on va être bien, mais si t’es pas bien on va être pas bien. J’espère qu’on va te revoir car on n'est pas bien ici", déclare-t-elle en fixant l'objectif.

La séparation exigée par la France

La fillette se trouve au milieu des tentes délabrées et des décombres de cette prison à ciel ouvert, car ses parents étaient membres de l'organisation État islamique, avant sa chute en Syrie en 2019. Depuis, ce sont 800 femmes qui sont détenues dans ce camp administré par les forces kurdes. Parmi ces femmes, près de 100 Françaises, accompagnées de leurs enfants. Mais alors que le Danemark, la Finlande ou l'Allemagne ont commencé le rapatriement des plus jeunes ressortissants et de leur mère, la France reste inflexible. Le retour sur le territoire national de ces enfants ne peut se faire que pour les orphelins où les enfants dont la mère a accepté de se séparer. Depuis 2019, seulement 35 d'entre eux ont été rapatriés dans l'Hexagone.

Pour Manon, ancienne membre de l'organisation terroriste rencontrée par BFMTV dans le camp de Roj, hors de question pour l'instant de se séparer de son fils "Baba". La Française de 27 ans, qui s'attelle à apprendre le français à son fils au milieu des cailloux, s'est convertie à l'islam à l'âge de 12 ans, avant de s'envoler pour la Syrie le 9 novembre 2015, où elle a eu son fils avec un jihadiste perpignanais accusé d'avoir exécuté des prisonniers.

Vêtue d'un niqab vert et d'un masque chirurgical, elle jure: "On a tourné la page, on essaie de faire du mieux pour eux. On est toutes conscientes qu'on va prendre une peine de prison. Qu'on soit jugées pour ce qu'on a fait. Nous c'est ce qu'on demande. Et que nos enfants soient en France. On sera dans le même État qu'eux. Ce ne sera pas Syrie/France".

Dans le camp de Roj où sont détenues les femmes, ces enfants sont souvent livrés à eux-mêmes, avec quelques heures d'écoles hebdomadaires. Pour tuer le temps, ils utilisent les grilles du camp en guise de balançoire.

Position inflexible du gouvernement

La majorité des jihadistes françaises souhaitent rentrer en France, bien que sachant qu'elles y seront jugées pour terrorisme et emprisonnées. Mais contrairement aux enfants, le gouvernement français est inflexible en ce qui les concerne. L'État ne souhaite pas les voir revenir.

"Nous avons rapatrié cinq orphelins français dans des conditions difficiles. Il est possible qu'il y en ait d'autres. Les enfants qui sont avec leur mère, on peut regarder au cas par cas. Mais il ne faut pas se faire manipuler. Les mères de ces enfants, ce sont des militantes du jihadisme. Quand elles sont arrivées en Syrie, en 2015, ce n'était pas pour faire du tourisme", déclarait sur BFMTV-RMC le 22 mars 2019 Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des Affaires étrangères.

Le gouvernement avait pourtant d'abord envisagé de rapatrier ces mères françaises. Nicole Belloubet, l'ancienne garde des Sceaux, avait déclaré en janvier 2019, "nous nous préparons à cela". Avant que d'autres membres du gouvernement ne reviennent sur ces déclarations.

Et depuis janvier 2021, aucune nouvelle opération d'évacuation n'a été effectuée par la France, entraînant des poursuites devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme.

L'avocate Marie Dosé, engagée pour le rapatriement de ces femmes, juge ainsi que "d'un point de vue humanitaire, c'est contraire à l'intérêt supérieur des enfants. Ces enfants vivent 24h sur 24 avec leur mère, ils dorment avec. C'est la seule source d'apaisement depuis le début de leur vie. Arracher un enfant à sa mère, le mettre dans un camion, l'amener dans un pays, et imaginer qu'il va se construire en sachant sa mère est dans la tente où il a failli mourir, c'est délirant".

Une situation complexe, dans laquelle, de gré ou de force, se sont plongées plusieurs centaines de ressortissantes françaises.

La situation des adolescents

Enfin, qu'en-est-il des adolescents, arrivés en Syrie aux alentours de 10 ans, et qui ont pu être entraînés à manier les armes? C'est le cas de Mathéo, 17 ans, français, détenu dans un centre de réhabilitation syrien, après que des militaires kurdes l'ont séparé de sa mère, le jugeant trop âgé.

Il le jure, il n'a jamais combattu, après que sa mère l'a amené avec elle en Syrie alors qu'il était scolarisé en CM2.

"Dès que je suis rentré en Syrie, j'ai voulu sortir. Trop de guerres, trop de gouvernements, c'était l'enfer. [...] Moi j'ai pas voulu que ça se passe comme ça", jure-t-il.

Mais comment s'assurer de la véracité de ses propos? Pour Serge Hefez, pédopsychiatre qui a déjà expertisé une dizaine d'enfants de la zone syro-irakienne, "ce type de garçon, proche de la majorité, est celui qui fait le plus peur à rapatrier. On ne sait pas jusqu'à quel point ils ont été endoctrinés. [...] Je ne sais pas toute sa sincérité, mais on voit une part de sincérité, par rapport à ce qu'il a vécu et ce qu'il ne veut plus", analyse-t-il.

Lui prône le retour de ces adolescents, pour les "évaluer". En attendant son hypothétique retour, Mathéo tente de redevenir un adolescent lambda ayant grandi dans l'Hexagone. Il écoute sur un lecteur de musique rouge la chanson Sur ma route, du chanteur Black M. L'année prochaine, il aura 18 ans et ne sera donc plus considéré comme mineur.

Article original publié sur BFMTV.com

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