Un an après une retentissante tribune, les magistrats crient toujours leur souffrance au travail

Il y a un an, une tribune massivement signée par les magistrats dénonçant une souffrance "éthique" face à "une justice qui n'écoute pas et qui chronomètre tout" ébranlait l'institution. Depuis, "rien n'a fondamentalement changé", observent des co-rédactrices du texte, à la veille d'une nouvelle mobilisation du monde judiciaire pour plus de moyens.

"Nous sommes finalement confrontés à un dilemme intenable: juger vite mais mal, ou juger bien mais dans des délais inacceptables", alertaient neuf jeunes juges et parquetiers dans cet appel co-écrit lors de "réunions Zoom" après le suicide de leur collègue Charlotte, 29 ans, magistrate à la cour d'appel de Douai.

Quand il paraît dans Le Monde le 23 novembre 2021, ce "cri du coeur" affiche plus de 3.000 signataires, puis près du double en quelques semaines, soit les deux tiers des magistrats.

Ce succès aussi fulgurant qu'inédit au sein d'une profession peu encline à s'exprimer à haute voix a "stupéfait", en premier lieu, les co-auteurs de la tribune.

"On était content entre guillemets et en même temps, c'est assez violent de se rendre compte que cette souffrance éthique qu'on dénonçait dans notre métier était largement partagée par nos collègues", déclare à l'AFP l'une des rédactrices, Bérangère Théry, substitut à Tours.

La tribune décrit ces audiences civiles où les juges n'ont "que sept minutes" pour écouter des personnes surendettées, ces audiences pénales surchargées où il faut "choisir entre juger à minuit" ou renvoyer le dossier à un an plus tard, une "perte de sens" et même une "honte" de cette "justice maltraitante" pour les citoyens et ceux qui la rendent.

- "Libération de la parole" -

"Ce n'était pas pour dire +c'est trop dur le travail+ mais pour affirmer +on n'a plus la possibilité de le faire dans des conditions acceptables+ et donc on fait du mauvais travail et cela nous fait souffrir", retrace Anne Michaut, magistrate aujourd'hui en disponibilité.

La souffrance au travail n'est désormais plus "un tabou", se satisfait-elle.

"Parce qu'il y a eu ce texte-là, certains collègues ont osé dire +je suis à bout+. Cela a créé une libération de la parole", renchérit Clara Lanoës, juge à Arras.

Sur les réseaux sociaux, une multitude de récits exprimant la "désespérance" de magistrats et greffiers affluent alors sous le mot-clé "Justice malade". Dans une sorte d'"union sacrée", la hiérarchie judiciaire partage le constat d'une "justice exsangue".

Un état de déliquescence validé quelques mois plus tard dans le rapport des Etats généraux de la justice, lancés un mois avant la tribune.

"C'est un mouvement de fond qui a marqué", estime Bérangère Théry.

"Malheureusement, est-ce que mon quotidien a changé ? Non", affirme celle qui, quelques jours plus tôt, a fini son audience à 22H30, qui doit faire avec des logiciels informatiques défaillants et continue à travailler les soirs et les week-ends pour avancer sur ses dossiers.

- "Tonneau des Danaïdes" -

"C'est compliqué de se dire +en fait non, je ne vais pas rester plus tard, je ne réponds pas à mon courrier, je vais préparer mes audiences moins dans le détail+", justifie Bérangère Théry.

"On continue de travailler de façon dégradée. C'est sans cesse une espèce de balance, se dire pour avoir parfois des délais plus acceptables +je motive moins+, mais c'est notre mission de justifier en droit et, en fait, chaque décision qu'on prend", abonde Clara Lanoës.

"Tant qu'on n'aura pas plus d'effectifs, on n'y arrivera pas", appuie-t-elle.

Les recrutements annoncés de magistrats, 1.500 en cinq ans, doivent tenir compte du temps de formation de plus de deux ans et restent "largement insuffisants" pour les 18 organisations qui appellent à une journée de mobilisation mardi de tous les professionnels contre une "justice au rabais".

A l'initiative du garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti, les chefs de juridictions ont évalué à "4.991" les postes à créer pour que la justice fonctionne, rappelle Kim Reuflet, présidente du Syndicat de la magistrature.

"En attendant ces renforts d'ici quelques années, il faut nous donner de meilleures conditions de travail, prioriser les contentieux, en finir avec les audiences tardives et que les chefs de juridictions mettent des limites aussi pour qu'on arrête de vider le tonneau des Danaïdes au détriment de notre santé", insiste Cécile Mamelin, vice-présidente de l'Union syndicale des magistrats.

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