Restons Palme

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Destination

Les patrons de Netflix l’ont peut-être eu un peu saumâtre d’apprendre aux derniers jours du Festival que l’un des films les plus attendus en compétition, le fracassant Livre d’image de Jean-Luc Godard, ne connaîtrait pas de sortie traditionnelle en France, mais une diffusion dans les marges de l’exploitation commerciale, entre musée et télé (sur Arte). La plateforme américaine a fait les frais cette année d’une réécriture du règlement du Festival, répondant à la grogne sectorielle suscitée, lors de l’édition 2017, par la présence en compète de deux de ses productions. Difficile d’établir à ce stade si la sélection officielle a sciemment contourné son propre cahier des charges, aussitôt celui-ci instauré, au nom d’une exception JLG, ou si le cinéaste et ses sympathiques partenaires de Wild Bunch s’en sont chargés tout seuls - les uns et les autres n’en seraient pas à leur premier acte de piratage. Mais quelque chose se dit là assez nettement de l’impossible traçage de frontière, à l’ère des plateformes, entre objets 100 % pur film de cinéma et autres produits filmés, selon le seul critère discriminant de leur écran de première destination. Que l’avenir de la diffusion d’œuvres dites «de niche» - au regard des entrées des derniers films du maître, c’est de cela qu’on parle - se joue ou non ailleurs que dans les circuits traditionnels de la projection sur grand écran, il y a matière à déplorer que se perde en route une part considérable de l’expérience du geste godardien, tel qu’il se donne à Cannes dans tous ses reliefs - 3D pour Adieu au langage, mixage sonore étourdissant pour le Livre d’image -, alignant les conditions de réception de tels dispositifs sur les arts de la performance ou le concert de rock - be there or be square. A moins qu’une palme samedi ne vienne rendre la marque Godard à nouveau bankable et ajourner une fois encore l’heure de la disruption finale.

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