«Requiem pour Boutcha»: la guerre en Ukraine sur les planches moldaves

Le dramaturge moldave Dumitru Crudu présente pour la première fois son spectacle Requiem pour Boutcha. Une prestation théâtrale poétique sur les meurtres de civils commis en Ukraine. Rencontre.

« Devant l’escalier, des jeunes seront couchés par terre, les mains attachées, pour interpréter les victimes des atrocités subies à Boutcha », lance Dumitru Crudu, à quelques mètres du Théâtre national Mihai-Eminescu de Chisinau, la capitale moldave. C’est là que se tient, ce lundi 9 mai, la première de sa nouvelle pièce. Le dramaturge roumain de 57 ans, visage rond recouvert d’une barbe grisonnante, souhaite raconter la guerre en Ukraine au plus proche de la réalité. « Pour que le spectateur ait l’impression de rentrer dans les maisons de civils persécutés », dit-il.

« Les images et le niveau de cruauté des troupes russes dans cette ville m’ont beaucoup marqué », reprend Dumitru Crudu calmement. Il justifie ainsi le nom de son œuvre, Requiem pour Boutcha, comme un hommage aux civils retrouvés massacrés après le départ des forces russes de cette localité située dans la banlieue ouest de Kiev.

Acteurs, danseurs, jeux de lumières et diffusions d’images de guerre sur grand écran… La scénographie vient compléter un récit de violence en poèmes. Cette pièce de théâtre a été écrite par des auteurs roumains, moldaves et ukrainiens, dont l’un vivait à Boutcha, avant la guerre. « J’ai voulu mélanger toutes ces poésies sous le même parapluie », détaille-t-il.

Ce récit lyrique rappelle que les combats font toujours rage. « On ne sait pas quel sera l’avenir, c’est pour ça que le spectacle contient aussi des éléments de peur, d’inquiétude, d’angoisse », décrit ce professeur de lettres.

Mais la pièce ne s’arrête pas à Boutcha. Du bombardement massif de Marioupol à la prise de Kherson, elle s’est construite au fur et à mesure de l’avancée russe en Ukraine. « En fonction des événements qui avaient lieu, on écrivait une poésie sur le sujet », relate-t-il.

« Jour de la victoire »

Ce travail de longue haleine a débuté dès le 24 février, premier jour de l’invasion russe en Ukraine, dans un atelier d’écriture pour jeunes poètes de la capitale animé par Dumitru Crudu. Alors qu’aucun des auteurs ne pensait voir son travail un jour sur scène, la première représentation publique est prévue ce 9 mai.

« Le choix de cette date n’a rien d’anodin », explique Dimutru Crudu. Comme tous les ans ce jour-là, la Russie commémore la capitulation de l’Allemagne nazie. Aux yeux de Vladimir Poutine, c’est également un prétexte pour glorifier le pays et exalter le patriotisme russe. Cette année, surtout, la démonstration de force est capitale pour masquer l’enlisement de son armée en Ukraine.

« Tout cela, c’est de la propagande », commente le metteur en scène moldave qui, au contraire, souhaite démystifier ce que Moscou appelle « victoire de la Grande Guerre patriotique ». « En réalité, la victoire appartient à tous les Alliés qui ont lutté contre le fascisme », poursuit-il.

« Un réalisme noir »

À travers son spectacle, il entend s’adresser aux Moldaves pro-russes. « Beaucoup sont victimes de la manipulation et de la désinformation du Kremlin », juge-t-il. Avant de raconter avoir été invectivé par certains de ses compatriotes lorsqu’il protestait contre la guerre durant un rassemblement devant l’ambassade de Russie, à Chisinau. Accompagné de sa femme, « une Russe » précise-t-il, il brandissait une pancarte où était inscrit : « Poutine = Hitler ».

Le dramaturge prend ensuite l’exemple de la Russie, où toute voix dissonante est réprimée : « Là-bas, ceux qui osent dire la vérité peuvent être malmenés, voire pire ». Pour lui, le rôle de l’art et de la création, à l’image de sa pièce Requiem pour Boutcha, est de se poser en rempart contre l’autoritarisme et de « montrer qu’on tient tête, qu’on ne renonce pas ». « Le pouvoir russe a plus peur des histoires vraies, racontées par des journalistes ou des artistes, que d’une riposte militaire », soutient-il.

À l’heure où d’aucuns disent que la Moldavie pourrait être la prochaine cible de Vladimir Poutine, Dimutru Crudu parle de la guerre « comme si elle était présente en Moldavie ». « Même si nous ne sommes pas militairement attaqués », tempère-t-il. Elle a déjà influencé sa manière d’écrire : ses nouveaux textes en prose s’inspirent directement d’événements réalistes du conflit. Un « réalisme noir ».

Cette guerre, dit-il, va radicalement changer le monde. « La littérature aussi », prévient le metteur en scène. Et de soupirer : « Je me demande encore comment la Russie, qui a donné naissance à un Tolstoï ou à un Dostoïevski, soit capable de commettre de telles horreurs. »

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