Repas rationnés, hygiène douteuse... Les graves dysfonctionnements des Ehpad Orpea pointés dans un livre

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Plusieurs anciens employés témoignent d'un quotidien extrêmement pénible pour les résidents qui sont parfois contraints de rester alités durant une journée entière.

"Je ne mettrais jamais mes parents en maison de retraite." L'amer constat fait par Nora Sahara, ancienne infirmière devenue journaliste spécialisée dans la santé, résume parfaitement la teneur du livre Les Fossoyeurs de Victor Castanet, dans lequel le journaliste met en avant les graves dysfonctionnements dans les Ehpad gérés par l'un des géants du secteur, Orpea.

Dans une note de l'auteur pour cet ouvrage qui doit paraître ce mercredi aux éditions Fayard, le journaliste souligne que son but n'est pas de "faire de l’'Ehpad bashing' ni de mettre en cause l’ensemble d’un secteur" mais de "mettre en lumière les pratiques douteuses d’une entreprise devenue, trente ans après sa création, le numéro un mondial du secteur des Ehpad et des cliniques".

Rationnement et manque de personnel

Au fil des 388 pages des Fossoyeurs, il apparaît clairement que la course au profit de ce groupe privé a largement pris le dessus sur le bien-être de ses pensionnaires. Dans les bonnes feuilles du livre publiées par Le Monde, une auxiliaire de vie détaille également les conditions de vie extrêmement pénibles de plusieurs de ces pensionnaires.

"Dès que je suis arrivée dans cette unité, dès que l’ascenseur s’est ouvert, j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Déjà, il y avait cette odeur de pisse terrible, dès l’entrée", se rappelle-t-elle.

"Et je savais que c’est parce que [les résidents] n’étaient pas changés assez régulièrement. Je suis restée près d’un an là-bas, et je ne vous dis pas à quel point il fallait se battre pour obtenir des protections pour nos résidents. Nous étions rationnés: c’était trois couches par jour maximum. Et pas une de plus. Peu importe que le résident soit malade, qu’il ait une gastro, qu’il y ait une épidémie. Personne ne voulait rien savoir", ajoute l'auxiliaire.

L'ouvrage revient également sur les conditions de la mort de l'écrivaine Françoise Dorin en janvier 2018, des suites d'une escarre mal soignée, moins de trois mois après son entrée dans un des établissements du groupe Orpea.

Repas rationnés

Pourtant, la direction du très onéreux établissement "Bords de Seine", situé à Neuilly-sur-Seine, géré par Orpea et où "la chambre d’entrée de gamme d’une vingtaine de mètres carrés coûte près de 6500 euros par mois", semblait parfaitement au courant des problèmes en ses murs.

"Quelques semaines après le début de mon enquête, j’ai pu avoir accès à un document interne signalant les réclamations de plusieurs familles pour les années 2016 et 2017. Et les repas rationnés ainsi que la présence d'employés constamment stressés étaient détaillés", pointe l'auteur.

"Au moins six autres familles se plaignent de soins d’hygiène non satisfaisants. Émergent également des difficultés dans l’administration des médicaments, la gestion du linge ou encore la qualité de la nourriture", apprend-on encore dans les bonnes feuilles de l'ouvrage.

Orpea dévisse et contre-attaque

La publication de ces premiers extraits a au un effet immédiat. Le titre du groupe Orpea a perdu plus de 16%, avant que sa cotation ne soit suspendue à la Bourse de Paris, à la demande de la société. D'autres groupes ont été touchés au cours de la séance, le titre Korian a perdu plus de 14% et celui de LNA santé plus de 5%, dans un marché globalement en très forte baisse de près de 4%.

Dans un communiqué, la direction d'Orpea contre-attaque et dément les attaques du livre de Victor Castanet. "Nous contestons formellement l'ensemble de ces accusations que nous considérons comme mensongères, outrageantes et préjudiciables", fustige-t-elle, pointant des "dérives sensationnalistes" et une "volonté manifeste de nuire". Le groupe indique avoir saisi ses avocats pour donner "toutes les suites, y compris sur le plan judiciaire", à la publication du livre, afin "de rétablir la vérité des faits".

"Nous avons toujours placé la qualité avant le financier", s'est défendu lors d'un point presse le directeur général du groupe, Yves Le Masne.

Selon lui, les témoignages à charge recensés dans le livre émanent d'une minorité d'anciens collaborateurs de l'entreprise qui ont nourri une "rancœur" à son encontre après l'avoir quittée. Le directeur général pour la France, Jean-Christophe Romersi, a formellement démenti les accusations portant sur de supposés rationnements, notamment des protections hygiéniques des résidents.

"Nous n'avons jamais demandé le moindre rationnement. Il n'a jamais été question de sacrifier la moindre prise en charge, ça ne correspond ni à nos directives, ni à nos valeurs", a-t-il insisté.

Quels contrats de travail?

La direction a également dû répondre à d'autres accusations publiées lundi, cette fois par Mediapart: selon le média d'investigation en ligne, le groupe a commis de fréquentes irrégularités dans le recrutement de ses salariés en CDD, en mentionnant sur leur contrat, comme motif d'embauche, le remplacement de collaborateurs en CDI, qui, dans les faits, "n'existeraient pas".

"C'est faux, il n'y a jamais eu de faux contrats de travail", a répondu lundi Yves Le Masne, pour qui l'entreprise n'a aucun intérêt à privilégier les embauches en CDD. Dans un contexte récurrent de pénurie de personnel, ce sont souvent les salariés eux-mêmes qui refusent un CDI pour garder leur liberté, selon lui.

Vers l'ouverture d'une enquête?

Ces accusations pourraient prendre un tour judiciaire, comme l'a affirmé Olivier Véran. Interrogé ce mardi sur LCI au sujet de la sortie de ce livre, le ministre de la Santé a tenu à faire preuve de fermeté.

“Je prends très au sérieux le livre. J’attends d’avoir des éléments factuels, et s’il y a lieu d’ouvrir une enquête, je l’ouvrirai. Je ne tremblerai pas”, a-t-il martelé.

Article original publié sur BFMTV.com

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