RD Congo : les "kulunas", des gangs qui font replonger Kinshasa dans l’insécurité

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À Kinshasa, de violents affrontements entre bandes de jeunes rivales, ou "Kulunas", ont fait un mort le 16 août dans le quartier de Yolo et plusieurs blessés le 21 août à Lingwala, selon les autorités. Les événements, documentés par plusieurs vidéos filmées par des résidents, témoignent de l’insécurité croissante dans certaines zones de la capitale congolaise.

Des images filmées le 16 août dans le quartier de Yolo, à l’est de Kinshasa, montrent des dizaines de jeunes s’affronter en groupe sur une grande place. Dans la main de certains, on peut distinguer une machette : l’arme de prédilection des "kulunas", des gangs de jeunes redoutés qui sèment la terreur dans plusieurs zones de Kinshasa et dans d’autres grandes villes congolaises, entre vol, racket et graves violences sur les individus.

Selon la version de plusieurs témoins, confirmée par la police de Kinshasa, les affrontements sont survenus après un match de football "de réconciliation" entre les communes de Makala et Kalamu, dans l’après-midi du 16 août. (Géolocalisation de l'incident.)

Sur d’autres vidéos filmées le même jour, on peut voir un jeune homme effondré dans une rue remplie d’eau, tandis que les gens autour de lui tentent de le relever avec des bâtons. Le jeune homme serait décédé, victime d’une électrocution, selon la police de Kinshasa contactée par notre rédaction. La police dit avoir arrêté 34 personnes après les événements, dont 16 ont été mises en examen.

"Ils ont sorti des machettes ou ont ramassé des pierres au sol pour les jeter"

Fiston (pseudonyme) a 24 ans et il vit dans la commune de Makala, il suivait le match depuis un balcon de Kalamu chez des amis.

Au début, ça commençait comme un jeu, dans les deux camps de supporters, des gens dans le public interpellaient l’équipe adverse en criant, puis certains ont sorti des machettes ou ont ramassé des pierres au sol pour les jeter. On a attendu que ça se calme pour descendre du balcon et fuir.

On a fini par fuir. J'étais inquiet parce que nous étions à Kalamu à ce moment-là. Or je suis jeune et je viens de Makala, donc ils pouvaient s’en prendre à moi. Actuellement je ne peux pas mettre les pieds à Kalamu, même si je ne suis pas un kuluna. Si je fais cela, ils [les kulunas de Kalamu NDLR] risquent de me surprendre dans la rue, arracher tous mes biens, je serai leur victime et personne ne me viendra en aide. J’ai des amis qui vivent à Kalamu, mais je ne remettrai plus les pieds là-bas jusqu’à ce que les deux camps fassent la paix. C’est beaucoup trop dangereux.

Jean-Pierre (pseudonyme) habite lui dans la commune de Kalamu, il était aussi présent lors du match le 16 août.

Qu’on soit kuluna ou pas, quand on est jeune, c’est dangereux de sortir [de notre commune] en ce moment. On ne se sent pas en sécurité, la situation se dégrade de jour en jour. Certains jeunes de Kalamu ne veulent plus voir ceux de Makala rentrer dans leur commune et inversement. C’est encore pire depuis le match.

Et si on dit à la police qu’on est victime des kulunas, ils risquent de se retourner contre nous.

Le 21 août, d’autres affrontements entre kulunas dans le quartier de Lingwala, ont fait 3 blessés, dont un kuluna, selon la police de Kinshasa, encore une fois à la suite d’une finale d’un tournoi de football entre plusieurs quartiers de Lingwala.

" Ces jeunes tombent souvent dans la délinquance à cause du chômage qui progresse dans le pays"

Ces derniers mois, les kulunas sont impliqués dans plusieurs incidents à travers le pays, notamment dans la ville de Kolwezi, au sud de la République démocratique du Congo, où travaille Timothée Prince Odia, journaliste local qui suit de très près le phénomène.

Il y a encore quelques années, les kulunas étaient vraiment localisés à Kinshasa. Mais on en retrouve désormais dans plusieurs grandes villes congolaises comme Lubumbashi, Kisangani, ou chez moi à Kolwezi. Ces jeunes tombent souvent dans la délinquance à cause du chômage qui progresse dans le pays. (23 % en 2021 contre 20,4 % en 2015: NDLR)

Les kulunas sont des groupes très organisés, ils ont même des états-majors, avec des "généraux", "lieutenant commandant", ils respectent d’ailleurs beaucoup la hiérarchie.

Ils contrôlent leur quartier ou commune, et surveillent de près qui rentre dedans. Quand je suis arrivé à Kinshasa par exemple, j’ai été plusieurs fois victime des kulunas. Une fois, on m’a présenté à un "général" qui m’a demandé pourquoi j’étais ici, si je voulais les espionner etc.

Opération anti-kulunas

Pour lutter contre ce phénomène, les autorités mènent régulièrement des opérations anti-kulunas à Kinshasa ou plus récemment à Kolwezi. Depuis l’arrivée de Félix Tshisekedi à la présidence de la République en 2019, les kulunas sont envoyés dans des "centres de formations" paramilitaire où ils sont censés apprendre un métier.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : RDC : attention, cette vidéo ne montre pas les arrestations massives qui ont eu lieu à Kolwezi

Lors de ces opérations, des débordements tels que des arrestations arbitraires ou même des exécutions sommaires ont été dénoncés à plusieurs reprises par les associations de défense de droit de l’homme.

Timothée Prince Odia :

Il y a souvent des débordements dans ce genre d'opérations. À Kolwezi, des étudiants et même un responsable universitaire ont par exemple été arrêtés lors d’une opération (le 4 août) et envoyés dans le camp de formations. Des responsables politiques régionaux vont bientôt se rendre dans des camps, pour répertorier les personnes qui ne sont pas des kulunas et donc devraient être libérés.