Ce que le Rassemblement national veut changer à l’école

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Si l’école a profondément changé depuis les années 1970, le discours tenu par le Front national puis le Rassemblement national à son sujet reste assez constant, comme l’explique Ismail Ferhat, professeur des universités en sciences de l’éducation à l’Université Paris-Nanterre. Le point en six questions à quelques jours du deuxième tour des élections présidentielles 2022.

The Conversation : Quelle place l’école tient-elle dans les programmes du Front national ?

Ismail Ferhat : Le Front national s’est intéressé très tôt à la question scolaire. Dès son premier programme, écrit en 1973 par Gérard Longuet, futur haut fonctionnaire, quelques pages lui sont consacrées. Si le sujet est bien présent – il serait compliqué pour un parti de ne pas parler d’école dans un pays comme la France, qui a traditionnellement investi politiquement l’éducation – il ne représente que 2 % à 5 % des programmes du FN quand on considère ses propositions au niveau national (soit dans le cadre de l’élection présidentielle ou des élections législatives) ce qui reste marginal dans son discours par rapport à des thèmes comme l’immigration, la sécurité ou la ruralité.

TC : La situation a-t-elle changé aujourd’hui ?

IF : D’un point de vue quantitatif, les choses ont peu changé : la prise de pouvoir par Marine Le Pen n’a pas donné plus de place à l’école dans les programmes. Mais on observe un tournant symbolique dans la mesure où toute une partie de son livre programmatique Pour que vive la France, publié en 2012, est consacrée à l’école. Elle théorise le fait de (plus) parler de ce sujet, notamment de l’école publique présentée plus positivement, ce qui est une réelle nouveauté.

TC : Que pense le Front national de l’école ? Quels sont ses objectifs majeurs en matière d’éducation ?

IF : En termes de programmes, on peut distinguer trois périodes. Pendant les premières années du parti, le Front national se distingue de la droite parlementaire sur toute une série de questions mais il n’affiche pas de différence majeure avec elle en ce qui concerne l’école. Il tient un discours dénonçant une subversion du système éducatif par l’extrême gauche, obsession commune à de larges pans des partis de droite après mai 1968.

Les années 1980 ouvrent une deuxième période. C’est là que le Front national opère un tournant libéral radical. Il importe le concept du « chèque éducation », promu par Reagan aux États-Unis, qui consiste à verser aux parents une certaine somme en début d’année scolaire pour les laisser choisir l’établissement de leur enfant, public ou privé, envisageant l’éducation comme un marché scolaire. Le Front national est le seul parti à défendre une telle idée ; à droite, ni le RPR ni l’UDF – sauf quelques cadres, comme Alain Madelin – n’ont jamais été jusque-là dans leurs programmes.

Cette vision va de pair avec une défense absolue de l’école privée – le Front national manifeste d’ailleurs en 1984 contre le projet de loi Savary visant à changer les rapports entre les écoles privées et le service public éducatif – et un discours contre les syndicats qui endoctrineraient l’école, où les manuels scolaires seraient infestés par la doctrine marxiste.

L’obsession d’un déclin de l’école française apparaît dans les années 1980 et s’impose dans les années 1990, alors que Bruno Mégret acquiert une position plus centrale. Est ainsi promue une vision organique de l’école, élément central de la nation, dont l’héritage serait mis en danger par l’immigration extra-européenne – l’affaire des foulards dans un collège de Creil en 1989 étant largement exploitée.

Ce cycle se ferme avec la prise du parti par Marine Le Pen, pour laisser place à un discours plus favorable à l’école publique qui fait disparaître le « chèque éducation ».

TC : Par quelles mesures concrètes ce programme se traduirait-il sur le terrain ?

Les mesures prônées par le Front national puis le Rassemblement national sont assez stables dans le temps. Ils appellent d’abord, comme le rappelle Jean-Michel Barreau, au « rétablissement de l’autorité » dans la classe, arguant que l’école fonctionnerait mieux si les maîtres étaient mieux respectés. Ceci passe par l’instauration de l’uniforme à l’école publique, ce qui n’a jamais existé en France. Ensuite, l’éducation prioritaire est vue comme injuste – elle privilégierait les banlieues et les minorités au détriment de la ruralité notamment –, la réflexion se résume à pointer le rôle des enfants immigrés dans le déclin scolaire et à mettre l’accent sur quelques matières (français, histoire-géographie, etc.)

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La démocratisation scolaire est vue comme une mauvaise chose, ce qui distingue radicalement le FN, puis le RN, de l’ensemble des partis politiques. De la droite gaulliste à l’extrême gauche, aucune autre organisation politique ne prône la baisse du nombre de bacheliers ou d’étudiants. La suppression du collège unique ne figure plus dans le programme présidentiel de 2022, ce qui peut être vu comme un élément de la logique de dédiabolisation actuelle du Rassemblement national. Mais la sélection précoce des élèves, avec une orientation post-CM2, reste au centre de son discours.

TC : Le Rassemblement national s’intéresse-t-il plus aujourd’hui à un électorat enseignant réputé voter plus à gauche ?

Jusqu’aux années 2000, le Front national a tenu un discours très hostile aux enseignants, ou du moins, à leurs syndicats. S’il est traditionnellement bien implanté chez les policiers, les gendarmes et les militaires, le Front national séduisait peu les fonctionnaires en général. Mais en 2015, la situation bascule et le vote en sa faveur connaît une percée chez les agents du service public, jusqu’à devenir une force du côté des agents de catégorie B et C.

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Un nouvel enjeu électoral apparaît donc et le Front national s’invente un rôle de défenseur du statut des fonctionnaires et de leur pouvoir d’achat. Le Front national, puis le Rassemblement national de Marine Le Pen s’orientent alors vers un discours moins clivant vis-à-vis du corps enseignant. La défense de l’école privée disparaît de leur programme ce qui est une vraie révolution tant le soutien aux établissements catholiques a été traditionnellement fort dans de larges pans de l’extrême droite française.

TC : Une victoire du Rassemblement national marquerait-elle la fin de l’école républicaine telle qu’on la connaît ?

IF : S’il y a une continuité dans les thèmes dont le Front national puis le Rassemblement national s’emparent concernant l’école, leurs programmes sont rarement exhaustifs : difficile de dessiner précisément l’école qui se mettrait en place dans la mesure où quelques sujets seulement sont surinvestis. Parmi les sujets phares, on trouve, comme dit précédemment, l’accent sur des matières « patriotiques », l’histoire-géographie ou le français, le rejet de l’innovation pédagogique (en particulier dans la formation des enseignants), ou la question des violences scolaires. Rien en revanche n’est dit par exemple sur le préélémentaire ou les inégalités socio-économiques ou genrées de résultats scolaires.

Si l’école a profondément changé depuis les années 1970, le Front national reste attaché à ses fondamentaux, attribuant à l’école trois fonctions majeures : celle d’établir une sélection précoce des élèves, une majorité n’ayant pas vocation à faire des études longues, celle de dégager une élite, celle de former des patriotes. C’est une continuité notable alors même que le système éducatif français a été bouleversé sur la même période.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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