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Rachel Khan dans La Face Katché : "Il n'y avait rien qui allait. Il y avait juive, il y avait femme, il y avait Noire"

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Actrice, écrivaine et juriste, ancienne athlète de haut niveau, Rachel Khan s'est imposée en France dans bien des disciplines. Mais comme bien des femmes métisses, et même si elle est née en France, sa carrière a été émaillée par le racisme dont elle et ses proches ont souvent été victimes. Invitée par Manu Katché dans son émission La Face Katché, elle raconte de quelle façon cela l'a forgée.

Rachel Khan fait partie de ces personnes qui sont le fruit d'un véritable mélange d'origines. Née à Tours d'une mère française d'origine polonaise et d'un père gambien, elle s'est d'abord fait connaître en remportant plusieurs médailles lors des championnats de France d'athlétisme, avant de faire carrière en tant que juriste, spécialisée en droit public et droit international des droits fondamentaux. Après avoir écrit des discours pour des personnalités politiques telles que Jean-Paul Huchon, c'est finalement le métier d'actrice qui s'est imposé dans sa vie.

Un héritage touché par le racisme et l'antisémitisme

En parallèle des tournages, elle a également signé plusieurs livres dans lesquels elle évoque le racisme, les discriminations liées aux origines et à la couleur de peau. Un sujet qui lui tient particulièrement à coeur, au-delà de son métissage. "Ma mère est née en France, mais cachée pendant la guerre", confie-t-elle à Manu Katché dans son émission La Face Katché. Pour cause : sa famille est juive polonaise. 

"Mon grand-père a été déporté au tout début de la guerre. Et au tout début de la guerre, ma grand-mère l'a mise dans sa famille en Poitou-Charentes." Cette dernière a donc grandi en France, et c'est là qu'elle a fini par faire connaissance de l'homme qui allait devenir son mari : "Mon père, lui, était professeur de français en Gambie, et il est venu en France juste pour parfaire son français. Ma mère étant libraire, ils se sont rencontrés dans la librairie, et finalement, mon père a changé et est devenu professeur d'anglais en France."

Sa mère est blanche, son père est Noir, et les choses n'ont pas toujours été faciles entre eux, notamment à cause du regard des autres. Y compris au sein de leur propre famille. "Mes grands-parents, après ce qu'ils ont vécu, quand ma mère leur a ramené un Noir... C'était dur. Ma mère a été obligée de leur dire : "Donc après la Shoah, en fait, on recommence ?". Et donc ça a été tendu un petit moment, mais après, ça a été génial. Entendre l'accent yiddish de mon grand-père sonner avec l'accent sérère wolof de mon père ensemble dans un dialogue, c'est magique."

"Elle m'appelait au tableau juste pour me toucher les cheveux devant toute la classe"

Lorsqu'elle repense à ses jeunes années, Rachel Khan se rappelle de l'école primaire, et d'une scène qui l'a particulièrement marquée. "Je fais partie des premières générations de métisses, entre guillemets. Je garde en mémoire ma prof de CE1, il y avait encore des estrades à l'époque, et elle m'appelait au tableau juste pour me toucher les cheveux devant toute la classe. Ça faisait vraiment zoo humain. C'est une image qui reste, et qui est assez irréelle sur la décence."

Heureusement, pendant son enfance, elle a toujours pu compter sur ses copains et copines d'école. "Je n'ai pas ressenti d'agressivité, de violence avec mes amis. Il n'y avait pas de sujet. C'est en arrivant à Paris que j'ai senti un changement. C'était en 1999, 2000. Et là, on ressent la violence dans l'énergie des choses." Jeune maman, elle intègre l'université d'Assas pour étudier le droit. Mais très vite, elle se rend compte qu'elle ne rentre pas dans le moule. "À Assas, il n'y avait rien qui allait. Il y avait juive, il y a avait femme, il y avait Noire, avec un enfant... C'était tout ce qui n'allait pas."

En dépit de son implication dans sa scolarité, elle peine à avoir de bons résultats, et n'hésite pas à l'affirmer : elle était notée de manière injuste par des professeurs racistes. "Quand on travaille, on a des résultats. Eh bien là, c'était bizarre. On avait beau travailler 16h par jour : 3. En revanche, il y a eu une réponse d'un autre professeur. C'était à dire que j'avais le facho qui me mettait 3, et l'autre qui me mettait 17. Mais ce qui fait que je n'ai jamais été jugée de manière juste. C'est quoi ma note, en fait ?", s'interroge-t-elle encore aujourd'hui ?

Sortir du lot ou ne pas faire de vagues ?

Cette injustice, Rachel Khan l'avait évoquée avec son père, à l'époque, mais elle n'avait pas eu la réponse à laquelle elle s'attendait. "Je suis allée voir mon père, je lui ai dit : "Papa, je crois qu'il y a un problème. Je crois que ce sont des fachos, en fait." Il m'a dit : "Travaille." Et quand il m'a dit ça, je l'ai vécu comme une deuxième injustice, comme s'il ne m'aimait pas, alors que c'était une phrase d'amour. Mais il faut décrypter le sous-texte du père africain. À cette époque-là, j'en veux à mes parents. Je leur en veux profondément de ne pas m'avoir préparée à ce monde. Je me dis : "Vous vous êtes foutus de ma gueule, en fait." Et ce, même si aujourd'hui, elle en a conscience : "Pour être bien intégré, il ne faut pas faire de vagues. Moi, je ne l'ai pas bien pris parce que finalement on finit sa vie en se gommant en permanence. Moi, j'avais envie de vivre et de vibrer."

Le résultat ? Une colère qui gronde en elle, mais qu'elle a préféré cacher, par égard pour sa famille. "J'ai gardé ces larmes, cette rage, la colère en moi, parce que je pensais à mes parents qui ont souffert. Avec une maman cachée, une partie de ma famille déportée, mon grand-père qui est rentré et qui faisait 30 kilos. Mon père, aussi, par rapport à où il est né. Je ne peux pas garder cette rancoeur, je dois avancer pour eux." Il faut dire que sa famille a toujours été très honnête sur les ravages du racisme et de l'antisémitisme dont ils avaient été victimes : "Mes grands-parents étaient basés à Tours. Ils m'ont raconté tout ce qui émanait d'eux, et c'est encore plus frappant, en fait. Il y a cette dignité, cette pudeur pour nous protéger, et en même temps, on entend tout. Mon grand-père, c'était surtout des cauchemars la nuit. Et quand on est enfant, on se demande : pourquoi ces cris ? Pour eux, évidemment que l'épisode d'Assas, c'était horrible. Mais l'idée, c'était plutôt de s'émanciper de tout ça."

"Ma mère m'a donné cette couleur de peau parce que c'est une cachette par rapport aux Nazis

Aujourd'hui, Rachel Khan l'évoque avec émotion : par amour, ses parents n'ont pas hésité à se fondre dans la culture de l'autre. "Ma mère, son deuxième pays, c'est la Gambie. Ma mère parle wolof, et parfois, mon père va à la synagogue avec sa kippa. C'est très joli." 

Et elle a également conscience de ce qu'elle peut représenter pour eux deux, par rapport à leurs traumatismes passés. "J'ai compris pourquoi j'avais cette couleur de peau, par rapport à leur histoire. Ma mère m'a donné cette couleur de peau parce que c'est une cachette par rapport aux Nazis. Si les Nazis rentrent ici, ils ne vont pas nous aimer, c'est sûr, mais ils ne pourront pas dire qu'on est Juifs. De l'autre côté, mon père m'a fait blanche parce que quand on va ensemble à Dakar, c'est sa grande fierté d'avoir un enfant qui est clair."

Son héritage de femme métissée lui donne de la force, mais aussi une volonté indéniable de ne plus être invisibilisée. "En 2021, être une femme métisse respectée, c'est être éperdument responsable pour rester libre. L'air de rien, il aurait fallu que je me taise, ou que je parle sur commande. J'ai décidé en 2021 de parler entièrement, et de prendre cette responsabilité là, même si c'est pas facile tous les jours."

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Envie de retrouver Manu Katché et ses invités dans une version longue et encore plus intime ? Désormais, c'est possible, en version audio. Le podcast est d'ores et déjà disponible sur Spotify, Apple Music et Amazon Music.

Article : Laetitia Reboulleau

Interview : Manu Katché

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