La révolution pédagogique d’Internet : relire les leçons de Michel Serres

Nous vivons un temps « où s’épuise la vieille pédagogie et où la nouvelle se cherche », estimait Michel Serres, se penchant dans son best-seller Petite Poucette sur la manière dont le numérique transforme le rapport au savoir des jeunes générations. Une phrase qui résonne toujours, trois ans après la disparition du philosophe, alors que l’école a dû faire face à la crise sanitaire et au défi de l’enseignement à distance, et que les smartphones gagnent toujours plus de terrain dans nos vies quotidiennes.

Comment comprendre la nécessité d’une « nouvelle pédagogie » ? Et quelles pourraient en être les grandes lignes ? Tant dans Petite Poucette, publié en 2012, que dans Le Tiers-Instruit, essai sur l’éducation paru dans les années 1990, Michel Serres apporte des éléments de réflexion précieux sur ces questions, qui peuvent inspirer les enseignants et les parents d’aujourd’hui.

Une mutation dans la connaissance

« Une certaine histoire s’achève. Une nouvelle commence-t-elle ? » (Le Tiers Instruit). Pour Michel Serres, chaque révolution de l’information a été « invasive » pour la pédagogie. Il repère en effet, dans la double évolution de la vie des savoirs, et du modèle éducatif qui en découle, trois grandes mutations. Chacune est marquée par des « transformations… hominescentes », c’est-à-dire par l’émergence d’un homme nouveau :

« De même que la pédagogie fut inventée par les Grecs (paideia) au moment de l’invention de l’écriture, de même qu’elle se transforma quand émergea l’imprimerie, à la Renaissance, de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies. » (Petite Poucette).

Après avoir eu pour unique support le corps du savant, « aède ou griot », le savoir s’est objectivé sur des parchemins (invention de l’écriture : première mutation), puis sur des livres (imprimerie : deuxième mutation). Il est aujourd’hui partout objectivé et disponible sur la Toile (Internet : troisième mutation). Dans un monde où s’est imposé le « connectif », l’homme a accès, à sa volonté, à un savoir désormais accessible à tous : « Le savoir ? Le voilà, partout sur la Toile, disponible, objectivé » (Petite Poucette).

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À quoi donc vont pouvoir servir les enseignants ? Les médias ne leur ont-ils pas volé depuis longtemps « la fonction d’enseignement » ? Question d’autant plus lancinante que ce « changement si décisif de l’enseignement… nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin » ! Pour l’essentiel, « tout reste à inventer ».

Sortir des cadres désuets

Pour Michel Serres, le changement espéré n’adviendra que s’il se situe à deux niveaux complémentaires : un niveau pédagogique, et un niveau anthropologique, sur lequel le premier se fonde.

Au premier niveau, une sortie des « cadres désuets » s’impose. Parmi les « inimaginables nouveautés » à inventer, on peut évoquer la sortie « du format spatial impliqué par le livre et la page » ; la prise en compte massive de la « nouvelle demande » présentée par les publics d’apprenants ; la mort de l’Éducation Nationale comme « grande institution », devenue « étoile morte » ; la fin de l’école où l’on reste passivement assis (une « Caverne » digne de Platon) ; la disparition des salles de classe ; la fin des classements ; le dépassement de la religion des disciplines « scientifiques », pour aller vers une « mosaïque » traduisant mieux les « les multiplicités connexes » de nos sociétés (Petite Poucette).

Mais, quelles que soient ces « nouveautés », l’important est de savoir ce qui orientera l’action des éducateurs œuvrant au sein des « cadres » inventés pour remplacer ceux que leur désuétude condamne. La ligne directrice de Serres est de plaider pour une pédagogie de l’activité, qui permettra aux enseignants de faire émerger un « tiers instruit ». Ce qui implique de contrarier les apprenants, pour qu’ils soient contraints de bouger, et d’essayer.

Une pédagogie de l’activité

Contrarier, c’est prendre « à rebrousse-pli » : « Les instituteurs se doutent-ils qu’ils n’ont enseigné, dans un sens plein, que ceux qu’ils ont contrariés, mieux, complétés ? » (Le Tiers Instruit).

C’est ce qu’exprime le thème du gaucher contrarié. Il faut contraindre chaque élève à aller au-delà de lui-même, en ne se restreignant pas à ce qui est le plus facile pour lui, et à ses capacités les plus visibles. Contrarier, pour faire advenir, en chacun, le « tiers ». Car l’un a besoin de l’autre pour devenir pleinement un ! Et, pour cela, il devra travailler durement, car « tout vient toujours du travail ». « Apprends et fabrique sans repos ».

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Contraindre, contrarier, faire travailler : un tel programme ne va apparemment pas dans le sens de la liberté. Mais, en réalité, la contrainte est la condition de la libération, par enrichissement, en soi, du « tiers-instruit ».

L’élève contrarié sera contraint de bouger, et d’essayer. Bouger, c’est sortir de la bibliothèque pour « courir au grand air » (Le Tiers Instruit). C’est « appareiller de l’être-là » pour donner libre cours à sa « fureur de voyager ». C’est accepter d’être « exilé », « à jamais en dehors de toute communauté, mais un peu et très légèrement dans toutes ». C’est prendre le risque de l’aléa, de l’inconnu, en s’exposant. « Car il n’y a pas d’apprentissage sans exposition, souvent dangereuse, à l’autre ».

Le premier risque, que l’on court dès qu’on essaye, est celui de l’erreur. Car, comme l’errance guette celui qui bouge, l’erreur guette celui qui essaye. Néanmoins, « ne dites pas, faites », car il n’est « pas d’humain sans expérience » ! Tout Le Tiers-Instruit est un éloge du « faire ». Il faut essayer, et toujours (d’abord) avec les mains : « Avant d’enseigner la console ou le clavier aux enfants, donnez-leur à tisser ou à tricoter ».

C’est pourquoi il faut toujours « tester », sans craindre l’erreur : « est humain celui qui se trompe. Il a au moins essayé ». C’est de ce point de vue que « l’exercice vrai » doit devenir omniprésent dans les nouveaux « cadres » d’enseignement. « Vivez, goûtez, partez, jouez, faites, ne copiez pas. Le vrai mensonge vient de reculer devant l’essai ».

L’apprentissage comme métissage

Pour sortir des cadres datant d’un autre âge, et s’adapter à la tête du « nouvel humain » qui « connaît autrement », il convient donc que les éducateurs aient pour projet central de contribuer à l’émergence du « tiers instruit ». Cela implique la réunion de contradictoires, qui ne sont en fait que des complémentaires, dans l’unité inclusive d’une personne métissée.

L’apprentissage est un métissage : « tout apprentissage exige ce voyage avec l’autre et vers l’altérité » (Le Tiers-Instruit). Le voyageur abandonne ses appartenances, ou plutôt se délivre de ce que celles-ci ont de restrictif, car « l’appartenance fait le mal du monde, en raison de l’exclusion ». Il faut en finir avec « la libido d’appartenance » (Petite Poucette), qui a provoqué des centaines de millions de morts.

« Né Gascon, il le reste et devient français, en fait métissé ; Français, il voyage et se fait Espagnol… ». « Le métis, ici, s’appelle tiers-instruit » (Le Tiers-Instruit). Pour Serres, les deux termes sont pratiquement synonymes : « Apprendre : devenir gros des autres et de soi. Engendrement et métissage ».

Je ne deviens moi que par l’apport du tiers que j’incorpore en devenant « tiers instruit ». Il me faut passer par un « tiers-point », pour devenir, selon une belle formule, « assez nombreux ». Chacun peut ainsi compléter ses déterminations, devenir « multiple », pour accéder au possible, et finalement à l’universel, car « L’universel niche dans le singulier », après qu’il se soit nourri des autres. Ainsi pourra émerger, es-qualité, la personne du « tiers sujet », « unissant le général et le particulier ».

Une anthropologie de la retenue

C’est bien la visée d’un nouvel homme, libéré parce que complété, qui donne son sens à la pédagogie prônée. Pas de pédagogie consistante qui ne soit ancrée dans l'anthropologie, puisqu’il s’agit de « modeler… l’homme à venir » (Le Tiers-Instruit). Serres nous propose à cet égard une anthropologie de la retenue, pour un homme doté d’une âme.

La troisième personne qui naît en nous quand nous devenons « tiers instruit » par le métissage est un homme doué d’une âme. Ce dernier terme est essentiel pour Serres. L’âme désigne la « tierce place », ou encore la « distance », ou le « volume », qui se développe entre « l’être-là » (ce qui est donné à chacun avant l’éducation), et ce que j’ai construit de façon « proportionnelle » à mon « exposition » au monde, et aux autres. L’âme est une réalité construite par expérience.

« Chacun, au moins un jour, éprouve cette dilatation formidable de l’être, en volume, force et virtualité explosives, cette brise libre : la possibilité infinie d’apprendre » (Le Tiers-Instruit).

En apprenant, chacun fait ainsi, d’une certaine façon, l’expérience de la divinité. Mais si la possibilité infinie d’apprendre donne à l’homme, de par son âme, une dimension divine, ce serait pour lui une erreur fatale que de se prendre pour un Dieu ayant alors tous les droits : et sur la nature (car seule « la nature est Dieu »), et sur les autres vivants, et sur les autres hommes ! Le nouvel homme à venir sera encore plus soumis que ses prédécesseurs à l’obligation de retenue. Il lui faut résister à l’emportement de la puissance. Ce à quoi contribue précisément une pédagogie de la contrainte « contrariante »…

Il faut abandonner le projet paranoïaque de s’accaparer la terre. L’homme doit savoir être modeste, devenir humble, et s’humilier. Le « péché originel » est de se prendre pour un roi au triomphe assuré et éternel. « La volonté de puissance… n’a jamais produit que le malheur des hommes ». La « mort collective » suivrait immédiatement la victoire sur les autres d’un groupe conquérant. Le triomphe du « même » conduit à la mort de celui qui triomphe.

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Or, « Nous voici, à notre tour, les derniers, au faîte de la puissance, à la minute même de commettre la faute » (Le Tiers-Instruit). L’immense devoir des éducateurs est aujourd’hui de contribuer à l’émergence d’un homme, non qui règne sans partage, mais qui se retienne. « L’humanité devient humaine quand elle invente la faiblesse – laquelle est fortement positive ».

Le temps de l’intelligence inventive

Deux enseignements majeurs se dégagent finalement des très riches analyses de Serres. Le premier, d’ordre anthropologique, est que l’éducation a une indéniable dimension morale, puisqu’il faut apprendre à résister à la compulsion de domination :

« La morale demande d’abord cette abstention. Première obligation : la réserve. Première maxime : avant de faire le bien, éviter le mal. S’abstenir de tout mal, simplement se retenir ».

Le deuxième enseignement concerne l’objectif d’un enseignement désireux d’être à la hauteur de la mutation numérique, à savoir : travailler au développement du « cognitif algorithmique ou procédural » (Petite Poucette). Moins enseigner des idées (« Ne donnons pas le pouvoir aux idées parce qu’elles multiplient la portée de la puissance », Le Tiers-Instruit), que ce qui relève de « l’algorithmique » et du « procédural », qui donneront, par la maîtrise des codes, des pouvoirs concrets sur le réel.

Il restera toujours en propre à l’homme (en attendant une quatrième mutation ?) l’« intuition novatrice et fugace », et la « joie incandescente d’inventer ». Le temps est venu du « nouveau génie, l’intelligence inventive, une authentique subjectivité cognitive » (Petite Poucette). Car « le but de l’instruction est la fin de l’instruction, c’est-à-dire l’invention » (Le Tiers-Instruit).

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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