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De la Réunion à la Guadeloupe, Marseille expose la création contemporaine ultramarine

Une personne regarde une oeuvre des graffeurs Kid Kreol et Boogie lors de l'exposition "Un champ d'îles", à Marseille, le 2 février 2024 (Nicolas TUCAT)
Une personne regarde une oeuvre des graffeurs Kid Kreol et Boogie lors de l'exposition "Un champ d'îles", à Marseille, le 2 février 2024 (Nicolas TUCAT)

Au-delà des océans, depuis leurs îles, des artistes racontent le monde et leur monde. Si leurs créations foisonnantes et diverses voyagent aux Caraïbes et dans l'Océan Indien, la distance les privait souvent de visibilité en France, mais Marseille y remédie.

Avec "Un champ d'îles", temps fort ultramarin ouvert début février, la deuxième ville de France, port ouvert sur la Méditerranée, accueille jusqu'à début juin des artistes contemporains de La Réunion, de Guadeloupe, Martinique, Guyane ou encore d'Haïti, île indépendante mais dont l'histoire fut intimement liée à la France.

"Dans le domaine des arts visuels, aucun événement important n'existe pour renforcer la présence en France hexagonale de ces artistes en plein essor", souligne Alban Corbier-Labasse, directeur général de la Friche de la Belle-de-Mai.

Ce pôle culturel réputé a donc décidé d'accueillir deux grandes expositions et deux festivals -Convergences (du 30 mai au 2 juin), avec concerts et grand dîner, et Hip Hop Society (4 mai), avec ExpéKa, groupe martinico-guadeloupéen qui écrit autour du thème de la négritude-, dans l'espoir que le rendez-vous devienne pérenne chaque année.

La première exposition, "Astèr atèrla" (NDLR: "Ici et maintenant" en créole), invite à une rencontre avec les oeuvres d'une trentaine d'artistes de la Réunion, grâce au Fonds régional d'art contemporain (Frac) de cette île de l'océan Indien et à la commissaire Julie Crenn.

"Nous voulions visibiliser les oeuvres d'artistes qui ont des pratiques extraordinaires", explique-t-elle.

Sur deux étages, dans des salles baignées de lumière, le visiteur découvrira les peintures-broderies d'Emma di Orio, qui célèbre la nature et la puissance des femmes créoles. Dans ses tableaux sont insérées des broderies traditionnelles de Cilaos, dans les hauts de La Réunion.

Ces "hauts", au milieu des sommets, d'où par endroits on ne voit pas la mer, le photographe Morgan Fache y a longtemps vécu et en restitue la ruralité, la poésie et la culture créole dans une grande série.

- "Black is beautiful" -

Chez lui, comme chez nombre d'artistes trentenaires, le lien avec la nature, qu'elle soit inspirée de l'île ou fantasmée, occupe une place centrale. L'illustratrice Chloé Robert a dessiné des animaux qui ne vivent pas à La Réunion mais interagissent avec l'humain.

Florans Feliks a elle réimaginé l'esprit de La Ravine dans une installation multicolore avec laine, éponges et cheveux, imaginée avec un groupe de femmes, tandis que les artistes Kako et Stephan Kenkle se photographient, immergés voire enterrés dans les cultures de leur domaine agricole.

L'exposition fait aussi résonner la culture créole et son oralité, avec Christian Jalma, dit "Pink Floyd", conteur aux moultes histoires savoureuses ; ou ses croyances, avec les oratoires en l'honneur de Saint-Expedit, innombrables dans l'île et déclinés en blanc et rouge par Kid Kreol & Boogie, duo de graffeurs passionnés de hip hop.

Symbole du métissage, une résille colorée et multicolore occupe le centre d'une salle, créée à partir des vêtements des différentes communautés présentes sur l'île par l'artiste japonaise Masami, installée à La Réunion.

La résilience des corps et de l'âme noire, malgré l'esclavage et les préjugés, infuse les créations de Wilhiam Zitte (1955-2018). Dans la mouvance de "Black is beautiful ("Kaf lé zoli" en créole), hommes et femmes noirs sont représentés forts et fiers, dans toute leur dignité.

Le traumatisme colonial traverse aussi les oeuvres des sculpteurs contemporains de Guadeloupe, Martinique, Haïti et Guyane présents dans "Des grains de poussières sur la mer", titre inspiré par une phrase de Charles de Gaulle quand il survolait la mer des Caraïbes.

Conçue par la commissaire américaine Arden Sherman, avec l'association de soutien à l'art contemporain Fraeme, l'exposition présente les sacs en toile de jute du Martiniquais Alex Burke. Il y a brodé les dates importantes du passé colonial, mais les sacs sont fermés et rangés dans une bibliothèque, métaphore de l'oubli de cette histoire qui a pourtant si durablement marqué son peuple.

B.Bird, de la Guadeloupe, a lui sculpté des mains noires surgissant d'un petit bateau. Et l'on pense aux Noirs arrachés d'Afrique lors de la traite transatlantique mais aussi au sort des Africains tentant aujourd'hui la périlleuse traversée de la Méditerranée vers l'Europe.

iw/ol/mpm