Répression en Russie: «Une déflagration autoritaire pour casser l’opposition»

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La justice russe a choisi de dissoudre les organisations navalnystes désormais considérées comme « extrémistes » au même titre qu’Al-Qaïda ou l’organisation État islamique. Cet acharnement judiciaire à l’encontre du mouvement d'Alexeï Navalny se déroule à quelques mois des élections législatives et témoigne du durcissement des autorités à l’encontre de toutes les voix discordantes – opposition, ONG, médias indépendants. Mark Galeotti, écrivain, historien britannique, spécialiste parmi les plus renommés de la Russie actuelle, auteur de Brève histoire de la Russie (Ed. Flammarion) répond aux questions de Daniel Vallot.

RFI : Comment expliquer l’acharnement actuel des autorités russes contre le mouvement navalnyste ?

Mark Galeotti : Nous assistons depuis des années à un flux ininterrompu de répression en Russie, en particulier depuis 2012 et les manifestations qui ont suivi le retour de Vladimir Poutine à la présidence. Mais il s’est toujours agi de répondre à certaines situations spécifiques et limitées dans le temps. À l’inverse, depuis l’empoisonnement d’Alexeï Navalny, nous assistons à une surenchère très claire dans le discours et dans la pratique de la répression. Jusqu’à présent, après tout, le pouvoir a laissé Navalny opérer, non sans interférences bien sûr, mais certainement pas en essayant de l’empoisonner ! De même, une certaine marge de manœuvre était autorisée pour les mouvements d’opposition qui pouvaient voir le jour à travers le pays sans être aussitôt classés « agents de l’étranger ». Désormais, le pouvoir considère que les anciennes méthodes ne marchent plus. Je pense que le Kremlin en est venu à croire sa propre propagande, et considère vraiment que Navalny, sciemment ou non, est un agent subversif au service d’intérêts extérieurs.

La Russie est-elle en train de basculer dans un régime autoritaire ?

Je pense que c’est la direction qui est en train d’être prise. Mais c’est un processus avec ses pauses et ses atermoiements… D’une certaine façon je crois que le principal objectif de Vladimir Poutine et des gens qui l’entourent, c’est d’éviter ce qui s’est passé en Biélorussie, où vous avez un régime qui est quasiment en guerre avec son propre peuple. Je pense que l’idée, c'est une « déflagration autoritaire » aujourd’hui pour casser le mouvement de Navalny, et intimider la population. En utilisant le moins de violence possible.

Cela veut dire qu’il y aujourd’hui une volonté des autorités de « casser » l’opposition – du moins celle qui n’est pas autorisée par le pouvoir ?

C’est exactement cela. D’ailleurs ils ne se sont pas contentés d’écarter Navalny, ils s’en sont pris à tout son réseau. Ce qui les inquiète, c’est que la contestation puisse sortir de Moscou et de Saint-Pétersbourg et gagner l’ensemble du pays. Ils voulaient éviter cela, et ils voulaient le faire maintenant, avant le début de la campagne pour les élections législatives de septembre.

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Est-ce la fin du système mis en place par Vladimir Poutine depuis son arrivée au pouvoir, que vous avez qualifié « d’autoritarisme hybride » ?

En effet ! D’un côté ce régime était capable d’utiliser tous les outils « classiques » du régime autoritaire et de la répression. Mais de l’autre, il y avait une réticence à se servir de ces outils qu’il fallait n’utiliser qu’en dernier recours. Et à la place, le régime a créé ce pseudo système démocratique, avec un Parlement, des élections et de grands partis de pseudo-opposition, comme les communistes et les ultra-nationalistes du LDPR. Parallèlement, le régime a toléré l’existence d’une société civile plutôt dynamique. Et donc il y avait ce subtil dosage « de la carotte et du bâton ». Même si, en réalité, tout était géré par le Kremlin, les gens qui avaient à cœur de défendre une cause avaient tout de même la possibilité de le faire. C’est pourquoi j’appelle ce système « autoritarisme hybride » : avec un peu de démocratie authentique, beaucoup de fausse démocratie, et derrière tout ça, en surplomb, un autoritarisme à l’ancienne.

Vous estimez que Vladimir Poutine a décidé de mettre fin à ce système, avec l’empoisonnement d’Alexeï Navalny et toutes les mesures répressives qui ont suivi. Comment expliquer ce revirement du président russe ?

Je pense que c’est l’aboutissement d’un processus qui remonte à la révolution ukrainienne de 2014. Il est certain que Vladimir Poutine et les quelques personnes qu’il écoute vraiment – tous de la même génération, avec la même mentalité et les mêmes préjugés – ont considéré cette révolution non pas comme un soulèvement authentique, mais comme un complot de l’Occident pour ôter l’Ukraine de la sphère d’influence russe. Depuis 2014, Vladimir Poutine considère donc qu’il est en guerre politique avec l’Occident et il croit sincèrement que les Occidentaux menacent le Kremlin et veulent changer la Russie. À cela s’ajoute le fait que Vladimir Poutine et ses amis deviennent de plus en plus âgés : comme tous les dirigeants autoritaires qui ont tendance à devenir des caricatures d’eux-mêmes, Vladimir Poutine est de moins en moins ouvert, de moins en moins en contact avec les réalités du terrain. Enfin, je crois que la Biélorussie a été un point de bascule. Pour Poutine, c’est un nouvel exemple de campagne de déstabilisation venue de l’Ouest, mais c’est aussi un cas d’école parfait de ce qui se passe lorsque l’on laisse les choses aller très loin. C’est la crainte de manifestations qui prennent une telle ampleur qu’il devient impossible de les endiguer sans déclarer la loi martiale. Je pense qu’il a eu la conviction qu’il fallait faire quelque chose pour éviter cette situation-là en Russie.

Dans les rangs de l’opposition, il est devenu courant de comparer la situation actuelle avec celle qui prévalait à l’époque soviétique. La référence à « l’année 1937 », l’année des grandes purges staliniennes, est récurrente. Les deux situations sont-elles comparables ?

C’est aller beaucoup trop loin que de faire cette comparaison. Soyons honnêtes : ce régime utilise la violence, c’est indéniable, mais il le fait d’une façon relativement limitée pour éviter d’avoir à le faire davantage plus tard. Nous n’en sommes pas au point où des millions de gens sont envoyés dans des camps de travail ou fusillés. De plus, le régime de Poutine n’est pas totalitaire : il s’intéresse uniquement à ce que font les gens, pas à ce qu’ils pensent. Si les Russes se réunissent dans leur cuisine pour se plaindre du régime, franchement le Kremlin s’en moque ! En revanche, s’ils descendent dans la rue et se mobilisent, là il s’inquiète. Je pense que cette comparaison est compréhensible étant donné l’histoire russe, mais qu’elle est très nettement exagérée.

S’il fallait comparer avec une période soviétique, faudrait-il plutôt choisir la fin de l’URSS ?

Je pense qu’en effet la comparaison est plus juste, surtout si on compare avec l’ère Brejnev au tournant des années 1970 et 1980. C’est une période de stagnation économique, ce qui est le cas actuellement en Russie, même si on est loin d’assister aux mêmes scènes de misère totale qu’ont connues les Soviétiques. Dans les deux cas, on a affaire à des dirigeants vieillissants, qui n’ont pas d’idées nouvelles et qui, étant incapables de répondre aux demandes de la population, n’ont d’autre solution que de recourir à la répression – mais à une répression la plus limitée possible. D’une certaine façon, l’exemple le plus frappant de cette situation, c'est la période très courte durant laquelle Youri Andropov, l’ancien dirigeant du KGB, est arrivé au sommet du pouvoir, en 1983-1984. Mais à la différence de Poutine, Andropov essayait de jauger la situation sur le terrain de la façon la plus objective et la plus exacte possible. Et après tout, c’est lui qui a introduit Gorbatchev au cœur du pouvoir soviétique. Vladimir Poutine se considère comme l’héritier d’Andropov, mais il ne le comprend pas. Au contraire, je crois qu’à bien des égards Poutine est fondamentalement brejnévien.

Pensez-vous que ce nouveau cycle de répression va durer longtemps ?

Je pense malheureusement que cela va durer aussi longtemps que Vladimir Poutine restera au pouvoir. Car le système actuel a encore de nombreux atouts. C’est vrai que la qualité de vie des Russes ne progresse pas, mais ils vivent encore relativement mieux que par le passé. L’État a des ressources financières massives, et il exerce un contrôle absolu sur les forces de sécurité. Enfin, comme nous l’avons vu dans l’affaire Navalny, il y a des gens qui sont prêts à descendre dans la rue, mais pas au point de se mettre eux-mêmes en danger. Cela dit, il y a une inconnue de taille : on ne sait pas si le régime sera capable de résister à un choc systémique inattendu, comme une crise économique majeure ou un nouveau Tchernobyl. Car ce qu’il manque à ce système, c’est la légitimité : les gens sont résignés, ils le tolèrent… Mais sans enthousiasme. Malgré tout, sauf circonstances absolument inattendues, je pense que le régime survivra aussi longtemps que Poutine restera au Kremlin. C’est seulement après le départ de Poutine que nous verrons du changement, et ce sera sans doute pour le mieux.

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