Réouverture des terrasses et cafés : Paris pluvieux, mais Paris heureux

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Après plus de six mois de fermeture forcée, les Parisiens ont bravé le froid et la pluie mercredi pour renouer avec les plaisirs des terrasses des cafés et restaurants. Ils ont aussi pu se réfugier dans les musées et les cinémas. Un déconfinement progressif au goût de résurrection. Reportage.

La France n’a pas remporté en ce 19 mai de Coupe du monde de football. Elle ne célèbre pas davantage le 14-Juillet ou la Fête de la musique. Pourtant, tous les médias sont là et les sourires aussi. Aux terrasses des grands cafés parisiens, caméramans et photographes fixent le bonheur retrouvé. Celui des professionnels du secteur d’abord. "Quelle joie, quel soulagement de pouvoir retravailler", lâche dans un soupir de plaisir Benjamin, garçon de café de 44 ans au bistrot des Deux Magots, tout en poursuivant sa mise en place. "Je tournais en rond chez moi en attendant cette fameuse réouverture. J’étais même content de retrouver les bouchons ce matin, c’est dire si je suis heureux !"

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Un peu plus loin, même agitation dans le café voisin, où l’on essuie les gouttes de pluie tombées quelques minutes plus tôt sur les tables et les chaises des futurs clients. Qu’importe les caprices de la météo et les aléas de dernière minute, le temps est à la fête. "La machine à café qui marchait jusqu’à hier refuse aujourd’hui de fonctionner, souffle le parton du Bonaparte. Tant pis, ce n’est pas grave, tant qu’il y a des problèmes, c’est qu’il y a de la vie !"

Haro sur les tables humides

À quelques pas de là, la toute première cliente du Pré aux clercs s’attable à la terrasse du numéro 30 de la rue Bonaparte. Catherine, enseignante, ne se voyait pas commencer sa journée de cours sans renouer avec le plaisir d’un expresso et d’un croissant savourés en extérieur. "Quel plus beau cadeau pouvais-je espérer pour mon anniversaire que la réouverture des terrasses et des musées, se réjouit Emeline, une autre cliente parisienne, qui fête ce mercredi ses 27 ans. C’est sûr, nous allons fêter mon anniversaire et cette réouverture ce soir avec mes amis, assure la doctorante en recherche médicale. Je ne sais pas encore trop comment, puisqu’il est important de respecter les règles, les horaires du couvre-feu. Mais ce qui est sûr, c’est que nous allons célébrer ce retour à la vie sociale, culturelle, la vie tout court !"

Si chacun profite en terrasse de cette demi-victoire sur "l’ennemi invisible" désigné par Emmanuel Macron le 16 mars 2020 à la télévision, les restrictions demeurent car le virus n’a pas disparu. La réouverture des bistrots et brasseries se fait au prix de l’application d’un protocole strict : fréquentation limitée à 50 % de la capacité d'accueil, tables de six personnes maximum et obligation de rester assis. Mais là encore, "les règles sanitaires ne sont vraiment pas un problème, avance Alexandre Siljegovic, patron du célèbre Café de Flore. L’important était de rouvrir et de faire revivre cette enseigne mythique de Paris. D’ailleurs, les clients n’ont pas manqué à l’appel : dès 7 h, les premiers habitués sont venus réserver leur table pour ne rien manquer de l’événement."

Le retour de la lumière dans les salles obscures

Le directeur général du café germanopratin ne veut pas non plus oublier le précieux soutien du gouvernement. "Si notre entreprise familiale qui compte 70 employés a pu se maintenir, c’est grâce aux aides de l’État. Les banques aussi ont joué le jeu en nous accordant des prêts. Sans ces aides, nous aurions certainement dû licencier. Nous sommes le seul pays à avoir bénéficié d’autant d’aides financières, c’est une chance, il faut nous en réjouir."

Devant les cinémas aussi, on se réjouit. "Bienvenue au MK2 de l’Odéon, messieurs-dames !", lance dans un large sourire Rémy, guichetier visiblement heureux du retour de la clientèle. Il faut dire que là encore, les spectateurs ont répondu présents. "Je ne pensais pas que l’on ferait une telle reprise : on a vendu 500 entrées pour aujourd’hui en billets achetés et prévente, c’est beaucoup !" Et de poursuivre : "C’est aussi surprenant de noter que les spectateurs ont opté pour des films plus intimistes pour cette reprise. Avec ces confinements, on va peut-être vers de nouvelles préférences artistiques ?", s'interroge le salarié. Une chose est sûre, "certains clients m’ont confié qu’ils avaient envie de pleurer en retrouvant le cinéma. C’est dans ces moments-là que l’on se rend compte qu’il ne s’agit pas seulement d’un désir, mais que le cinéma est un besoin."

Paris reste une fête

Même émotion au musée d’Orsay. Belen, 38 ans, et Frédéric, 48 ans, tous deux guides conférenciers indépendants, goûtent eux aussi au plaisir de pousser à nouveau les portes d’un musée. Passé le portique de sécurité, ils ne peuvent s’empêcher de plaisanter sur leur empressement à entrer avec un agent de sécurité. "Ce sourire ne me lâche plus depuis hier", plaisante la trentenaire venue pour découvrir la nouvelle organisation des lieux. "Nous sommes heureux mais inquiets, explique Frédéric. On a énormément parlé des difficultés et inquiétudes des acteurs du monde artistique mais pas de la situation des guides indépendants. Nous sommes les grands oubliés de ce confinement." Car "nous sommes des indépendants et travaillons avec les touristes qui ne sont toujours pas revenus, abonde Belen. Si nous avons jusque-là perçu le fonds de solidarité, on ne sait pas jusqu’à quand nous le percevrons."

La suite ? Parisiens, professionnels, touristes... Tous refusent d’envisager le pire. "Il arrivera ce qu’il doit arriver, on a appris à vivre au présent, note Émeline. Et aujourd’hui, on ne veut pas y penser, aujourd’hui, c’est la fête."