Réforme des retraites : « Ce qui se joue au travail est devenu insupportable pour les Français »

Manifestation à Paris en 2021 contre la réforme des retraites
Yusuf Ozcan / Anadolu Agency via Getty Images Manifestation à Paris en 2021 contre la réforme des retraites

TRAVAIL - La réforme de l’assurance chômage et le projet de réforme des retraites - qui doit être présenté par Élisabeth Borne ce mardi 10 janvier - relancent la question du travail des Français. Déjà, en octobre 2021, Emmanuel Macron estimait que la France était « un pays qui travaille moins que les autres ». Un point de vue reflété dans ses vœux aux Français pour 2023, lors desquels il a affirmé qu’il fallait « travailler davantage ».

D’où vient cette rhétorique ? Reflète-t-elle vraiment la réalité des salariés français ? Pour Danièle Linhart, sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS et autrice de L’insoutenable subordination des salariés (éditions Eres, 2021), il existe une déconnexion entre le discours politique et la souffrance au travail que vivent de nombreux Français.

Le HuffPost - Dans ses vœux aux Français, Emmanuel Macron a utilisé, selon un décompte du Monde, 17 fois le terme « travail » ou « travailler » et affirmé qu’il « nous faut travailler davantage ». En octobre, déjà, il déclarait croire « dans une France du travail et du mérite ». Comment expliquer une telle rhétorique autour du travail ?

Danièle Linhart - Ce n’est absolument pas nouveau. Emmanuel Macron se situe dans cette perspective qui consiste à dire : « Attention les Français, le travail, c’est du sérieux ! » Depuis une trentaine d’années, cette idée que la France ne travaille pas assez, qu’elle est trop frileuse par rapport aux efforts qu’il faut fournir dans le monde du travail, revient très régulièrement dans les médias et dans les discours politiques. Il ne faut pas oublier que Nicolas Sarkozy avait fait sa campagne présidentielle sur la réhabilitation de la « valeur travail ». Or, toutes les enquêtes comparatives en Europe montrent bien que les Français sont ceux qui considèrent que le travail est l’activité la plus importante pour la constitution de l’identité de soi.

Est-ce qu’on peut parler d’une déconnexion entre le discours politique et la réalité des salariés et de leur rapport au travail ?

Oui, il y a une déconnexion. Brandir l’idée qu’il faut prendre le travail au sérieux, c’est ne pas considérer la réalité de la souffrance au travail à son juste niveau. Parce que la souffrance au travail, comme l’ont montré des psychanalystes comme Christophe Dejours, est assez proportionnelle au niveau d’investissement dans le travail. On s’aperçoit que les gens qui font des burn-out, des dépressions, sont aussi ceux qui sont extrêmement investis dans le travail.

Il y a aussi cette idée entretenue par le Medef que le Code du travail est obèse, qu’il y a trop de fonctionnaires, que les 35 heures sont une erreur fondamentale. Il y a vraiment cette idée que la France est particulière par rapport à ça. Or, ce que les enquêtes montrent, c’est qu’il y a bien un rapport particulier au travail en France, mais pas à ce niveau-là. Les recherches de Philippe d’Iribarne - qui a écrit La Logique de l’honneur - montrent par exemple qu’en France, beaucoup plus que dans d’autres pays, les gens mettent leur honneur dans le travail. Ils veulent faire un travail utile et bien fait, ils veulent pouvoir être fiers de leur travail et s’y reconnaître, plus que dans d’autres pays où c’est la relation contractuelle qui domine. Donc la France a cette particularité d’avoir d’un côté des Français, pour qui le travail est très important, qui veulent faire du beau boulot, et qui souffrent quand on ne leur permet pas de faire ça. Et de l’autre côté, un discours complètement déconnecté.

Cette idée que les Français ne travaillent pas assez, on la retrouve aussi dans les enquêtes d’opinion. Dans l’enquête Fractures françaises réalisée par l’institut Ipsos et publiée dans Le Monde le 4 octobre 2022, 63 % des répondants considéraient ainsi que « l’on évolue vers trop d’assistanat ». Comment expliquez-vous que ce discours se retrouve dans l’opinion publique ?

L’opinion publique est travaillée par ce que disent les médias et les discours politiques. Le paradoxe est que chacun a le sentiment qu’il travaille beaucoup, mais que les autres ne travaillent pas. Il y a des enquêtes qui montrent que les uns et les autres n’excluent pas de se retrouver à la rue un jour parce qu’ils perdraient leur travail, mais les mêmes pensent qu’une bonne partie des gens sont « assistés ». Il y a une méfiance à l’égard des autres qui est entretenue par les discours médiatiques et politiques.

Cette méfiance est-elle aussi liée à l’idée d’individualisation du travail que vous explorez dans vos travaux ?

Absolument. Il n’y a plus de réel collectif de travail où les uns et les autres peuvent échanger sur leur vécu du travail, partager leur sentiment de dureté, parler des conditions de travail difficiles. Depuis les années 90, une gestion beaucoup plus personnalisante de la relation au travail a été introduite, avec une mise en concurrence systématique des uns avec les autres, avec des primes individuelles, des salaires personnalisés. Quand on fait des enquêtes, les interviewés nous disent souvent qu’ils se sentent seuls, abandonnés.

Chacun vit sa souffrance individuellement. Comme on ne se parle pas, on ne partage pas sa souffrance, ses difficultés. Chacun pense que les autres vont bien, alors qu’eux-mêmes ressentent souvent leurs conditions de travail comme dures, harassantes, déstabilisantes. Il y a un sentiment de « précarité subjective », les gens ne se sentent pas à l’aise dans leur travail, toujours remis en question, pas à la hauteur. Ce sentiment était différent avant, parce qu’il était construit à partir d’un destin commun qui frappait tout le monde. Le discours managérial et le discours public d’aujourd’hui joue là-dessus. Il y a une mise en concurrence des uns avec les autres systématiques, qui existe aussi au niveau de l’identité : il est assez commun de dire que les fonctionnaires ne foutent rien. Dans les enquêtes, j’ai entendu des intérimaires ou des CDD dire que les CDI se la coulaient douce. Et tout le monde s’acharne à dire que les chômeurs le sont parce qu’ils le veulent bien. Ce qui n’est absolument pas le reflet de la réalité.

On entre dans une période de débat autour de la réforme des retraites, c’est un sujet de rupture pour beaucoup de Français. Comment expliquez-vous que ce soit un tel sujet de tension ?

Parce que justement ce qui se joue au travail est devenu assez insupportable pour les Français. Parce qu’il y a un décalage entre le discours managérial qui dit promouvoir l’autonomie, la reconnaissance des salariés, mobiliser leur intelligence, leur subjectivité, leur donner la possibilité de faire un travail de valeur, et cette réalité de « précarité subjective » que vivent les uns et les autres. Ne pas être sûr de pouvoir conserver son emploi parce qu’il y a des changements perpétuels, devoir faire des efforts énormes pour essayer de comprendre comment on redéfinit leur métier. Cela mène à un épuisement professionnel, au sentiment qu’on leur demande toujours plus. Il y a aussi la mise en concurrence et l’intensification du travail. Et il y a une sorte de peur permanente des salariés de ne pas pouvoir continuer, qui est d’ailleurs vérifiée par le fait que les seniors sont, à partir de 55 ans, éloignés des entreprises et repositionnés sur le marché du travail. Il y a un sentiment de difficultés, de bataille permanente pour garder sa place. Donc l’idée de devoir continuer encore plus longtemps apparaît comme une injustice insoutenable. Il y a un sentiment de « trop, c’est trop, on essaye de tenir, mais vous nous prolongez, ce n’est pas possible ».

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