Réforme des retraites : Ces 3 arguments du gouvernement passés au crible

Réforme des retraites : Ces 3 arguments du gouvernement passés au crible (photo prise le 1er décembre)
CHARLY TRIBALLEAU / AFP Réforme des retraites : Ces 3 arguments du gouvernement passés au crible (photo prise le 1er décembre)

POLITIQUE - Décrypter le narratif. Les grandes lignes de la réforme des retraites désormais connues, le gouvernement, la Première ministre Élisabeth Borne en tête, assure désormais service après-vente de tous les instants pour démontrer les bienfaits et la nécessité d’une réforme pourtant décriée par les syndicats et rejetée par une très large majorité de Français.

Dernier exemple en date : la cheffe du gouvernement a clos une semaine de « pédagogie » par une longue interview sur France Inter, samedi 14 janvier. Un entretien exclusivement consacré au texte sans doute le plus périlleux des deux quinquennats Macron. « Je vais m’employer à convaincre les Français », a-t-elle notamment expliqué, insistant sur la « justice » de sa réforme, le mot d’ordre martelé par la majorité depuis ses annonces de mardi dernier.

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Pour ce faire, le gouvernement et les soutiens d’Emmanuel Macron mettent l’accent sur plusieurs points et martèlent des arguments clefs, censés justifier les efforts demandés à la population. Le HuffPost a voulu interroger ce plaidoyer, en le confrontant à la parole de plusieurs spécialistes.

L’équilibre garantit ?

Premier argument : la réforme, qui prévoit, entre autres, le report, en deux temps, de l’âge légal de départ en retraite de 62 à 64 ans, doit permettre de ramener le système à l’équilibre financier en 2030. C’est ce qu’a expliqué Élisabeth Borne mardi 10 janvier au soir, en présentant son texte, et ce qu’elle répète depuis… À raison.

Pour les spécialistes du système des retraites, assez unanimes sur le sujet, les économies, chiffrées à 17,7 milliards d’euros par Bruno Le Maire, couvriront effectivement le déficit attendu en 2030. « C’est même un peu supérieur », avance Matthieu Plane, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques, interrogé par Europe 1. Avec une attention, malgré tout : « Cela suppose un taux de chômage bas. » Et donc des perspectives d’emploi pour les seniors.

« Pas d’objection a priori », confirme au HuffPost Michaël Zemmour, économiste au Centre d’économie de la Sorbonne, à propos de ce sacro-saint équilibre financier. « Mais », précise-t-il, « il n’y a pas de nécessité à choisir ce calendrier, et surtout cette réforme. » Plus que les économies réalisées, c’est effectivement les contours et l’opportunité d’un tel texte qui fait débat chez les spécialistes et les responsables politiques.

Une réforme « juste » pour les femmes ?

Alors pour rassurer leurs contempteurs, Élisabeth Borne et la majorité répètent à l’envi que le nouveau système de retraite sera plus juste… Notamment pour les femmes. Ceci, à travers, la prise en compte du congé parental dans les dispositifs « carrières longues » ou le maintien de l’annulation de la décote à 67 ans, une mesure « de protection », selon la macronie.

Or c’est peu dire que ce point fait débat. Selon nombreux spécialistes, ces exemples soulevés par la cheffe du gouvernement ne font pas vraiment le poids face aux efforts demandés aux Français. Et surtout aux Françaises. « Sur les mesures d’âge, ce que la Première ministre présente comme des mesures de justice, ce sont des mesures d’atténuation des effets négatifs de la réforme », nous résume Michaël Zemmour. Avant d’ajouter, en guise d’illustration : « La prise en compte du congé parental dans les carrières longues devrait avoir des effets très limités, et c’est de toute façon limité à 4 trimestres ». À l’inverse, poursuit-il, « on compte beaucoup de femmes qui atteignent le taux plein à 62 ans du fait de la prise en compte des enfants parmi les personnes dont l’âge de départ à taux plein va être décalé de 2 ans, le maximum. »

En clair, pour lui, peu de femmes passées par des carrières longues seront protégées par cette réforme, alors que d’autres, nombreuses pour le coup, qui auraient pu s’arrêter à 62 ans seront obligées de travailler deux ans de plus.

Un constat partagé par Rachel Silvera, économiste, maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre. D’autant que pour elle, qui plus est, il n’est « pas sérieux » de se baser sur le maintien de la décote, « une injustice terrible pour les femmes qui ont une carrière incomplète », pour vanter une réforme de justice. « Il faudrait enlever la décote pour que le projet soit favorable aux femmes plutôt que de la maintenir à 67 ans », explique-t-elle au magazine économique Challenges, sachant que ce malus appliqué en cas de trimestre manquant concerne davantage les femmes, du fait de leurs carrières plus courtes ou hachées. Loin de servir de bouclier, cette mesure serait ainsi un facteur aggravant d’injustice.

De meilleures retraites ?

Reste un autre argument phare de l’exécutif : la réforme va garantir aux Français « qui ont cotisé toute leur vie », de « partir avec une meilleure retraite » à travers, notamment, la revalorisation des petites pensions pouvant atteindre 85 % du SMIC. C’est une des ambitions répétées par Élisabeth Borne dans son discours, puis ses ministres dans les médias. Et une forme de concession faite à la droite ainsi qu’à la (large) partie de la population qui refuse la réforme.

« Ça dépend des cas », nuance Michaël Zemmour, puisque « certains partiront avec une retraite plus faible (à cause d’une perte de surcote), mais en moyenne, c’est vrai. » Surtout, le spécialiste met l’accent sur les différentes conditions, les astérisques, pour accéder à l’enveloppe de revalorisation. « Certains retraités modestes n’y ont pas droit », à cause des conditions de « taux plein », explique-t-il en guise d’exemple. D’autres y ont droit, mais ne toucheront pas toute la revalorisation, puisqu’il faut pour cela, une carrière complète.

Enfin, en moyenne, « le gain est de l’ordre de 1 % à 3 % pour 0 à 2 années » supplémentaires travaillées, analyse l’économiste, quand, « aujourd’hui une année cotisée volontairement en plus au-delà de l’âge du taux plein rapporte plutôt de l’ordre de 5 %. » Et de conclure : « C’est donc moins favorable que la situation actuelle dans la plupart des cas. » Ce qui ne manquera pas d’être rappelé à la Première ministre et à ses ministres au cours des semaines de débat qui s’annoncent au Parlement.

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