Réchauffement climatique : l’été 2022 a-t-il vraiment été un déclic pour les Français ?

© Philippe Lopez, AFP

Saison de tous les records, l’été 2022 a été marqué par plusieurs épisodes caniculaires, des feux de forêt et une grande sécheresse. Des événements climatiques extrêmes qui semblent avoir conduit à une prise de conscience de la part des Français. Mais celle-ci sera-t-elle suivie d'effets ?

Vagues de chaleur, incendies, sécheresse, violents orages... L'été 2022 a battu tous les records. Avec des températures supérieures de 2,3 degrés par rapport aux normales de saison, il est le deuxième plus chaud enregistré en France métropolitaine après celui de 2003, a constaté Météo France, mardi 30 août, prévenant que ces étés pourraient devenir la norme dans les prochaines décennies.

Le même jour, sur France Inter, la ministre de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, pointait du doigt "les aléas météorologiques majeurs", les sécheresses et les méga-feux, ainsi que les "conséquences sanitaires" qu'ils engendrent.

"Les experts sont très clairs sur le sujet, (...) l'été 2022 est probablement le plus frais que vous ayez vécu ou que vous allez vivre dans les vingt prochaines années", a-t-elle déclaré.

Ces derniers jours, plusieurs sondages ont révélé que les Français sont plus nombreux à faire le lien entre les événements extrêmes de cet été et le réchauffement climatique, qu’ils craignent d’en être personnellement victimes et qu’ils sont prêts à adapter leur comportement.

Selon un sondage YouGov pour Le HuffPost, près de 9 Français sur 10 font le lien entre les événements extrêmes et le réchauffement climatique, et sont prêts à adapter leur comportement. De son côté, pour France Bleu, l’institut Odoxa révèle que plus de 7 Français sur 10 (71 %) craignent d’être personnellement victimes d’événements climatiques.

En 2003 déjà, un déclic... sans effets

"La seule chose qui me fait réellement peur dans cette vie, (...) c'est clairement le réchauffement climatique. Me dire que si ça se trouve je n'aurai jamais de mini-moi parce qu'il n'y aura pas une vie vivable, ici...", peut-on lire sur Twitter.

"Je pense que mon éco-anxiété n'a jamais été aussi élevée qu'en cet été 2022", écrit une autre utilisatrice. "Et c'est sans doute l'été le plus frais et le moins sec du reste de ma vie. Tout va bien."

Mi-août, un twittos habitant en Gironde compte deux mois sans pluie dans son département. "Ça doit être la 20e journée au moins dans ces deux mois où l'on dépasse les 35 °C. On s'habitue à l'odeur de bois brûlé et à l'épaisse fumée dans l'atmosphère depuis quelques semaines. Mon éco-anxiété n'a jamais été aussi haute."

Au cours de cette saison estivale, le réchauffement climatique est devenu une réalité pour les Français, qui sont de plus en plus nombreux à faire part de leur éco-anxiété naissante.

Ces derniers n'ont, en effet, pas été épargnés. Cet été, la France a connu trois vagues de chaleur, dont une particulièrement précoce, début juin ; la sécheresse a été aggravée par la chaleur et le déficit de pluie ; de violents orages et des feux de forêt ont également ravagé plusieurs territoires en France.

Si Jean Jouzel, climatologue et ancien vice-président du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), constate une prise de conscience citoyenne, c'est davantage à travers les sollicitations des médias et les demandes de conférences formulées par les entreprises et associations. Le climatologue, auteur de plus de 250 publications scientifiques, dit ne jamais avoir reçu autant de sollicitations – jusqu'à 10 par semaine . "Ce n'était pas le cas avant", poursuit-il.

Pour autant, il reste prudent. "Après l'été 2003, on avait aussi dit qu’il y avait une prise de conscience. Le problème n'est pas la prise de conscience mais le fait de passer à l'action", estime Jean Jouzel. Il a suffi que cet été soit suivi d'un été normal, et tout est reparti comme avant", poursuit-il, craignant que l'effet de l'été 2022 soit, lui aussi, éphémère. "Il suffira qu'on ait un ou deux étés normaux et l'inaction sera de nouveau au rendez-vous."

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Les Français, climatosceptiques ?

Faut-il voir là un signe que les Français nient la réalité du réchauffement climatique ?

Partagée récemment par plusieurs médias, une étude de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), menée dans 20 pays et publiée en juillet, a semé le trouble en révélant que 57 % des Français estiment que le "changement climatique existe et est dû à l’être humain". Selon ces chiffres, 43 % des Français nieraient donc cette information, qui fait pourtant l'objet d'un consensus scientifique.

Mais faut-il vraiment comprendre que près d'un Français sur deux est climatosceptique ? Non, répond l'auteur principal de l'étude, Antoine Dechezleprêtre, précisant que celle-ci s’intéresse davantage à l’acceptation des politiques publiques de lutte contre le changement climatique par les populations.

Ainsi, ces 43 % de Français ne sont pas convaincus que l’homme a quelque chose à voir avec le réchauffement climatique, mais seraient simplement mal informés.

Jean Jouzel maintient toutefois qu'il existe encore un certain scepticisme français à l'égard de la cause humaine du réchauffement climatique.

En avril 2021, un sondage Opinion Way révélait d'ailleurs qu'"un Français sur cinq (21 %) ne croyait pas au réchauffement climatique".

"Il y a ceux qui acceptent la réalité du réchauffement climatique mais qui n’acceptent pas la réalité d’un lien entre ce réchauffement climatique et les activités humaines ; et il y a aussi ceux qui l’acceptent mais pensent que la technique résoudra tout, ce qui est extrêmement dangereux", développe le climatologue, précisant tout de même que les climatosceptiques s’expriment de façon moins visible qu’il y a une dizaine d’années.

Reste que les Français semblent aujourd'hui bel et bien plus enclins à s'inquiéter de ce phénomène. C'est ce que nous dit un sondage Ipsos publié le 25 août, selon lequel le réchauffement climatique est devenu la deuxième préoccupation des Français (32 %), derrière l'inflation (33 %). "Son plus haut niveau jamais mesuré", a d'emblée précisé le directeur de l'institut de sondage, Mathieu Gallard, sur Twitter.

"Non pas 'adapter', mais 'changer' son comportement"

Lors de la présentation du bilan de l'été 2022 par Météo France, Samuel Morin, directeur du Centre national de recherches météorologiques du service national de météorologie l'a affirmé : l'été 2022 est "une préfiguration" de l'avenir.

Vers 2050, "on s'attend à ce qu'à peu près la moitié des étés soient d'un niveau de températures comparable voire supérieur". Et ce, même si les émissions de gaz à effet de serre qui causent le réchauffement sont contenues.

Aussi, si les Français sont de plus en plus nombreux à se dire prêts à "adapter leur comportement", Jean Jouzel estime que ça ne sera pas suffisant. "Il ne faut plus simplement adapter son comportement, mais changer son comportement, et c'est ce que les Français ne comprennent pas", dit-il à France 24.

Pointant du doigt la "sobriété énergétique", expression vaporeuse dont il ne découle finalement pas, selon lui, de véritables mesures concrètes, le climatologue trouve "regrettable" que ce sujet n'arrive sur la table qu'au moment du conflit entre la Russie et l'Ukraine. "C'est assez lamentable qu’on n'en parle que maintenant alors qu’on le sait depuis toujours : la nécessité de placer la sobriété au cœur d’une politique climatique était écrite dans les derniers rapports du Giec et dans les recommandations des 150 citoyens", rappelle-t-il. "Ce ne sont pas des choses à la marge qu’il faut faire, pas simplement des petits gestes."

Celui-ci évoque notamment la "remise carburant", augmentée le 1er septembre. Une mesure cohérente d'un point de vue économique, mais qui aurait du être assortie de "véritables mesures de sobriété en termes de mobilité", dit-il, évoquant par exemple la proposition de la Convention citoyenne pour le climat de limiter la vitesse à 110 km/h sur l'autoroute. "Il aurait fallu accompagner cette mesure de véritables mesures de sobriété, et ce depuis longtemps."

En France et dans ses voisins européens (Royaume-Uni, Italie, Espagne...), faute de leaders suffisamment motivés, capables de donner l'exemple, de politiques volontaristes et assumées sur le sujet, le salut pourrait venir des citoyens, désireux d'agir d'eux-mêmes. Mais le résultat paraît tout sauf garanti.

Si sur l'ensemble des pays (la plupart riches) ciblés par l'enquête de l'OCDE, 60 à 90 % des personnes interrogées comprennent bien que le changement climatique est causé par l'activité humaine, rares semblent pour autant être prêtes à sacrifier leur confort.

"Les personnes interrogées ne sont généralement pas disposées à réduire de manière significative leur consommation de bœuf ou de viande", pointe l'étude. "Et peu d'entre elles sont prêtes à limiter considérablement leur conduite automobile, le chauffage ou la climatisation de leur maison."