Ce qu'il faut savoir sur le nouvel album de Bob Dylan

Robin Verner
Bob Dylan sur scène. - Fred Tanneau

Bob Dylan a publié son premier album le 19 mars 1962, le lendemain même des Accords d'Evian, et quelques mois avant la crise des missiles à Cuba, alors que le monde tremblait sur ses bases. Ce vendredi, il sort son 39e album, Rough and Rowdy Ways, 58 ans plus tard, quelques semaines après la levée du confinement imposé par la menace d'une pandémie mondiale. Le fils de Duluth, éduqué à Hibbing, dans ce Minnesota qui a vu mourir George Floyd sous le genou d'un policier blanc le 25 mai dernier, propulsé depuis New York sur la scène internationale, a une tronche de livre d'Histoire perpétuellement remis sur le lutrin.

Ce statut unique a un revers plus piégeux: Bob Dylan court sans cesse le risque de se retrouver statufié. En-dehors de son succès public et commercial, il s'affirme d'ailleurs comme l'un des artistes musicaux les plus loués par la critique. Pour un type ayant commencé sa carrière sur la scène des cafés new yorkais avec une guitare sous le bras, et un porte-harmonica en guise d'appareil dentaire, il a même fait l'objet de célébrations inespérées: en plus de ses dix Grammy Awards, il a remporté l'Oscar de la meilleure musique originale en 2000, le Prix Pulitzer en 2008 puis le Prix Nobel de Littérature en 2016. On aurait d'ailleurs pu le croire écoeuré ou anesthésié par ces orgies de reconnaissances. Depuis Tempest en 2012 en effet, le chanteur-écrivain-poète s'en était remis aux mots des autres, ceux de Frank Sinatra mais aussi d'autres splendeurs vieillottes de la musique américaine, en enregistrant coup sur coup trois disques de reprises. Dans l'intervalle, sa voix, que David Bowie décrivait comme faite de "sable et de colle" en 1971 et qui s'est chargée au fil des ans de goudron et de graviers, a continué de se promener sur toutes les estrades de la planète pour des concerts réglés comme du papier à musique.

Ronronnant, alors, Bob Dylan? La sortie de ce nouvel album de compositions originales vient prouver le contraire et lui permet d'exhiber une fois de plus un visage à nouveau neuf au moment où la mode est à la promesse de se "réinventer". Voici quelques unes des choses à savoir pour déguster cette nouvelle galette dans les meilleures conditions.

Le grand retour des compositions originales

Huit ans donc séparent ces dix nouveaux crus dylaniens des dernières créatures dont avait accouché la plume de l'artiste pour l'album Tempest. Il faut noter que ce n'est pas la première fois que Bob Dylan se contraint à une aussi longue abstinence textuelle. Sept ans déjà s'étaient écoulés entre le contestable Under the Red Sky en 1990 et le superbe Time Out Of Mind de 1997.

Un autre détail rapproche ces deux périodes si particulières dans la vie artistique de celui que l'état-civil connaît sous le nom de Robert Allen Zimmerman. Dans un cas comme dans l'autre, Bob Dylan a meublé son impasse avec des albums de reprises. Si entre 2012 et 2020, il s'est tourné vers le jazz et les crooners de son pays, il avait consacré ses années 1990 à l'exploration des traditions folk et blues, avec ses oeuvres Good As I Been To You et World Gone Wrong.

Rough And Rowdy Ways: un titre qui vient de loin

Grand passionné des musiques américaines, qu'il a mises en valeur dans une émission de radio animée par ses soins entre 2006 et 2009, Bob Dylan ressemble parfois autant à un musicologue qu'à un archéologue tant il est passé maître dans l'art de fureter et de dénicher des sillons tombés dans l'oubli. A la manière d'un Alan Lomax, universitaire américain qui à force de recherches avait permis de tirer du néant des complaintes folk dans lesquelles le jeune Bob Dylan a beaucoup puisé au début de son aventure, celui-ci adore rendre hommage.

Ainsi, Rough And Rowdy Ways est un clin d'oeil direct à My Rough and Rowdy Ways, morceau du chanteur country Jimmie Rodgers, paru en 1929. La liste des chansons dévoile aussi une révérence à un guitariste et chanteur de blues: Jimmy Reed. Dans l'ordre, le nouvel opus de Bob Dylan décline les titres suivants: I Contain Multitudes, False Prophet, My Own Version Of You, I've Made Up My Mind To Give Myself To You, Black Rider, Goodbye Jimmy Reed, Mother Of Muses, Crossing The Rubicon, Key West (Philosopher Pirate), Murder Most Foul.

Vieux compagnons de tournée et invités de prestige

Lors de cet enregistrement, Bob Dylan a rassemblé une garde de grognards. A la basse, on trouve celui qui a officié auprès de lui depuis trois décennies, en studio comme sur scène: Tony Garnier. Les mains grattant les guitares appartiennent à Charlie Sexton, autre atout récurrent du chanteur, Bob Britt, qui avait collaboré avec lui pour Time Out Of Mind, et au multi-instrumentiste Donnie Herron. Matt Chamberlain, qui par le passé a imprimé sa puissante pulsation aux concerts de grands jazzmen comme Brad Mehldau et a rejoint le Bob Dylan Circus en 2019, est à la batterie.

Parmi les noms des invités, on découvre aussi trois surprises. Benmont Trench est ainsi crédité. Bob Dylan a donc choisi de recroiser la route du claviériste des Heartbreakers de Tom Petty, groupe avec lequel il était parti en tournée en 1986-1987. Blake Mills, guitariste et compositeur solo de 33 ans, passe aussi une tête dans ces mentions. Enfin, et surtout, Fiona Apple, chanteuse et pianiste est également de la partie comme l'a noté le site NME. C'est la première fois depuis Under The Red Sky en 1990, qui convoquait entre autres David Crosby, George Harrison, Elton John et Stevie Ray Vaughan, que Bob Dylan en appelle à des notoriétés extérieures.

Une critique unanime

Bob Dylan a visé juste auprès des auditeurs avertis et recueilli ses plus belles critiques depuis une vingtaine d'années. La presse anglo-saxonne est unanime. Rolling Stone a qualifié son disque de "classique absolu" et en a fait l'un des meilleurs albums de 2020, le Times a salué un "retour vibrant", le très branché Pitchfork lui a décerné une note de 9 sur 10, et NME a risqué ce jugement: "Peut-être sa déclaration poétique la plus grandiose à ce jour".

A l'évidence, près de 60 ans après Blowin' In The Wind, le vent porte toujours Bob Dylan.

Article original publié sur BFMTV.com