La quasi-totalité de la "délinquance de rue" imputable "aux immigrés" ou "issus de l'immigration" ? L'invérifiable affirmation de Marine Le Pen

La présidente du Rassemblement national impute régulièrement "95% de la délinquance de rue" à des "personnes immigrées ou issues de l'immigration". Mais ce chiffre est introuvable dans les statistiques officielles. Il s'appuie en réalité sur les thèses d'un criminologue dont la lecture est contestée par la cheffe du service statistique ministériel de la sécurité intérieure contactée par l'AFP.

C'est un argument récurrent dans le discours des dirigeants du Rassemblement national (RN). Marine Le Pen l'a répété le 10 juin sur RMC et BFMTV alors qu'elle était interrogée sur des annonces sécuritaires d'Emmanuel Macron : "en réalité, il ne propose rien de sérieux pour lutter contre ce problème de sécurité. Il faut arrêter l'immigration massive et anarchique. C'est la première chose essentielle à faire pour lutter contre l'insécurité. Parce que, je le redis, 95% de la délinquance de rue est le fait de personnes qui sont immigrées ou issues de l'immigration. Ca, c'est une réalité tangible".

"C'est pas le problème d'être Français ou de ne pas être Français. Encore une fois, ce n'est pas le problème. Il y a dans ces délinquants des gens qui ont la nationalité française. Ce qui est sûr, c'est que les chiffres que je vous donne sont justes", a développé la représentante du parti d'extrême-droite, battue au deuxième de la présidentielle et en ballotage favorable pour être réélue députée du Pas-de-Calais le 19 juin.

Mme Le Pen avait déjà formulé ce chiffre en octobre 2021 à Alençon, où les forces de l'ordre avaient essuyé des tirs de mortier d'artifice dans les jours qui ont précédé son déplacement.

Mais on ne trouve nulle trace de cette donnée dans les différentes études et statistiques publiques des ministères de l'Intérieur, de la Justice ou bien de l'Insee (Institut national de la statistique et des études économiques).

Et pour cause: il n'existe pas de données associant les personnes "immigrées" et celles "issues de l'immigration".

Interrogé sur l'origine de cet argument régulièrement employé dans les médias, le Rassemblement national explique s'appuyer sur les travaux du criminologue Xavier Raufer.

Docteur en géopolitique, expert intervenant au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM) M. Raufer avait notamment assisté, en septembre 2016 à Fréjus, aux "Estivales de Marine Le Pen", événement de lancement de sa campagne présidentielle de 2017.

Il était également intervenu lors d'un colloque organisé par Mme Le Pen en 2018 à l'Assemblée nationale, intitulé "de la délinquance à l'ensauvagement".

Contacté à son tour par l'AFP, M. Raufer explique s'appuyer sur les rapports --non publiés-- du Service d'information, de renseignement et d'analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco) pour la zone police et de son équivalent pour la gendarmerie, produit par son service de renseignement criminel (SCRC).

D'après le criminologue, dans le "bilan de la criminalité commise en France dans les rues" dans les rapports du Sirasco, "la part qui est allouée à la délinquance et à la criminalité indigène, c'est-à-dire commise par des Français, c'est un paragraphe sur 400 pages". Et "c'est pareil pour (le rapport) de la gendarmerie".

"Quand on ajoute la délinquance et la criminalité commise dans les cités appelés sensibles, mais qui sont en réalité hors contrôle, tout cela représente à peu près 99% du bouquin. Quand j'ai dit 95%, j'ai été gentil", poursuit M. Raufer.

Pourtant, "il n'y a pas de données dans les fichiers de police ou de gendarmerie sur la filiation par rapport à des parents qui seraient immigrés ou pas immigrés, et donc on ne peut pas, à travers ces informations, mesurer quoi que ce soit sur les personnes qui sont issues de l'immigration", explique à l'AFP Christine Gonzalez-Demichel, cheffe du service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI).

Par ailleurs, "la criminalité organisée, ce n'est évidemment pas l'ensemble de la délinquance", objecte-t-on de même source, en soulignant que les rapports du Sirasco et du Renseignement criminel de la gendarmerie "abordent aussi, par exemple, la question de la cybercriminalité, de la fausse monnaie, du trafic culturel".

"En tout cas, ce n'est pas là que l'on peut évaluer le pourcentage de délinquance qui est le fait de personnes immigrées ou même issues de l'immigration", poursuit Mme Gonzalez-Demichel.

S'agissant des personnes de nationalité étrangère, le ministère de la Justice publie chaque année un "tableau des condamnations" qui recense, entre de multiples autres données, le nombre de condamnations prononcées selon la nationalité des condamnés. En 2020, dernier tableau disponible, on peut lire que sur 1.732 condamnations pour crimes, 1.396 l'ont été contre des Français, et 305 contre des personnes étrangères. La nationalité de ces dernières y est partiellement précisée: 54 Algériens, 36 Marocains, 22 Portugais, 19 Tunisiens, 6 Congolais.

Même chose pour les délits: 463.445 ont donné lieu à une condamnation en 2020, 388.632 concernent des Français, 72.750 concernent des étrangers.

Mais "il y a une différence considérable entre les crimes connus, les crimes en instance et les crimes condamnés. On est dans une sorte d'entonnoir, et les condamnés, c'est vraiment le bout de l'entonnoir", objecte M. Raufer

Autre source disponible en la matière: l'Insee et le SSMSI ont publié, en décembre 2021, une étude intitulée "Sécurité et société". Cette étude comprend un chapitre "Panorama de la délinquance", qui ausculte notamment les "auteurs selon la nationalité".

"En 2019, peut-on lire dans ce document, 82% des personnes mises en cause par la police et la gendarmerie se sont déclarées françaises et 18% étrangères, tandis qu'elles représentent respectivement 93% et 7% de la population en France".

L'étude fait cependant état d'une augmentation de la part des étrangers au cours des dernières années: "la proportion des personnes étrangères parmi les mis en cause a augmenté depuis 2016 (16%), le nombre de mis en cause étrangers ayant augmenté plus vite que celui des mis en cause français (respectivement + 15% et +1 %)

Par ailleurs, toujours selon cette étude de l'Insee, "au 1er janvier 2020, 21% des personnes écrouées sont étrangères, en raison de la plus forte proportion de peines d'emprisonnement prononcées à leur encontre mais aussi d'un recours plus fréquent, avant jugement, à la détention provisoire qui peut être ordonnée pour garantir le maintien de la personne mise en cause à la disposition de la justice. Au 1er janvier 2020, 26% des Français écroués sont en détention provisoire contre 35% des étrangers écroués".

La thèse est ancienne et constante dans les travaux et interventions de M. Raufer. En 2000, lors d'une audition au Sénat, il estimait que "le tabou majeur en matière de délinquance urbaine concern(e) l'origine des auteurs d'infractions. (Le criminologue) a fait part d'une enquête des renseignements généraux mettant en évidence que sur 3.000 auteurs de violences urbaines, une cinquantaine seulement avaient un patronyme +gaulois+. Il a estimé impossible de traiter la délinquance sans disposer d'un diagnostic précis", selon le compte-rendu disponible sur le site internet de la Chambre haute, relevé en 2014 par un article de Libération.

Les dirigeants du Rassemblement national mettent régulièrement en avant des statistiques de la Place Beauvau. Par exemple, l'actuel président du parti, Jordan Bardella, cite régulièrement le chiffre de "93%" des "vols avec violence" (en mai 2021 sur Sud Radio), ou bien des "vols" tout court (le 9 juin lors d'un débat sur France 2) , imputables aux étrangers dans les transports en Ile-de-France.

Ce chiffre est issu d'une étude du SSMSI sur les "vols et violences dans les réseaux de transports en commun". Il concerne plus précisément les mis en cause pour des vols sans violence, sur l'année 2019.

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