"Le quai de la honte", symbole d’une nouvelle crise migratoire aux Îles Canaries

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Des centaines de personnes entassées sur un quai, dormant à même le sol, sur fond de pandémie du Covid-19 : des vidéos diffusées récemment sur les réseaux sociaux montrent les conditions délétères dans lesquelles sont accueillis les migrants qui arrivent sur les îles Canaries. Les images ont été prises dans le sud de Grande Canarie, la plus grande île de l’archipel espagnol, sur le port d’Arguineguín, où un campement a été monté à la hâte au mois d’août.

Les Îles Canaries - territoire espagnol au large du nord-ouest de l’Afrique - sont devenues une nouvelle porte d’entrée pour l’Europe. Plus de 16 000 personnes fuyant des conflits ou la précarité, en majorité des Maliens, Sénégalais, Guinéens ou Marocains, y ont débarqué depuis janvier, soit six fois plus qu’en 2019.

La plupart des embarcations sont secourues par le Salvamento Maritimo, un organisme public espagnol de secours en mer, et leurs passagers débarqués dans le sud de Grande Canarie, la plus grande île de l'archipel espagnol, au niveau du port d’Arguineguín.

C’est à cet endroit qu’une vidéo a été filmée puis postée sur Twitter par le photojournaliste espagnol Javier Bauluz. On y voit plusieurs personnes allongées sur le sol, sommairement séparées par des bandes de sécurité.

Traduction : "Cinquante secondes de vidéo qui nous racontent le manque d’humanité et d’empathie que subissent 800 personnes sur le quai d'Arguineguín. Quelque chose à ajouter", s’indigne le journaliste qui interpelle le ministre espagnol de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska Gómez.

Depuis août, le quai d'Arguineguín a été transformé en un campement d’urgence par la Croix-Rouge et le gouvernement des Canaries. Les migrants y sont identifiés, et soumis à un test PCR. Mais les autorités peinent à gérer ce flux migratoire, et beaucoup de migrants se retrouvent entassés sur ce quai, parfois pendant plusieurs jours. Selon Human Rights Watch du 11 novembre, beaucoup de personnes ont été retenues sur le quai au-delà des 72 heures permises par la loi espagnole.

Deux femmes interrogées par l’ONG sur le quai ont apporté la preuve qu’elles y étaient retenues depuis le 22 octobre, soit plus de deux semaines.

“Quand j’ai vu ces enfants, je me suis effondrée”

Onalia Bueno Garcia, la maire de la commune de Mogan, dont dépend Arguineguín, dénonce cette situation devant laquelle elle se retrouve désarmée, et demande au gouvernement des Canaries, à l’Espagne et à l’Union européenne d’agir. Elle a pu visiter ce camp de fortune une première fois au mois de septembre et a expliqué :“Dans les premières tentes, il y avait des femmes et des enfants. Je suis mère d’une enfant de trois ans. Alors quand j’ai vu ces enfants, je me suis effondrée parce que je me suis dit : que fait l’Espagne, que fait-on, pour ne pas donner réponse à un problème humanitaire ?”

“Dans les premières tentes, il y avait des femmes et des enfants. Je suis mère d’une enfant de trois ans. Alors quand j’ai vu ces enfants, je me suis effondrée parce que je me suis dit : que fait l’Espagne, que fait-on, pour ne pas donner réponse à un problème humanitaire ?”

Onalia Bueno Garcia a en outre montré à la rédaction des Observateurs de France 24 une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux depuis octobre, et qui montre un rat se balader au milieu de migrants endormis à même le sol, sur de simples couvertures.

Gestion désorganisée et manque d’infrastructures

En octobre, Txema Santana, qui documente cette crise migratoire pour l’ONG Commission espagnole d’aide aux réfugiés (CEAR), a relayé cette scène montrant des dizaines de migrants entassés derrière des barrières sur le quai d’Arguineguín.

Traduction : "Ce soir, 800 personnes dormiront sur le quai d’Arguineguín. L’absence d’arrivées de Grande Canarie ces 48 heures a permis de réduire le nombre de personnes qui vont dormir dans cette installation portuaire", écrit-il.

Preuve de la désorganisation, mardi 17 novembre, 225 personnes ont été autorisées à quitter le quai. Mais en l’absence de solution, ces jeunes se sont retrouvés livrés à eux-mêmes, sur une place publique en pleine nuit. Elles ont été finalement installées dans des hôtels.

Face au manque d’infrastructures, les autorités espagnoles ont donc dû improviser. Avec le soutien de la Croix-Rouge, environ 5 000 personnes sont hébergées dans des hôtels, désertés par les touristes en raison des restrictions de voyage dues à la pandémie.

Afin de désengorger le quai d'Arguineguín, les autorités ont transféré, mercredi 18 novembre, 200 personnes dans des installations militaires. Une mesure insuffisante lorsqu’on considère les arrivées quotidiennes sur l'archipel.

Réactiver les rapatriements côté espagnol

Aux îles Canaries, la situation est inédite depuis l’année 2006, lors de laquelle plus de 31 000 arrivées avaient été comptabilisées.

La ministre espagnole des Affaires étrangères, Arancha González Laya et le ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska Gómez vont effectuer dans les prochains jours un déplacement respectivement au Sénégal et au Maroc pour tenter de dissuader les départs et de reprendre les rapatriements.

Cette stratégie est soutenue par la Commission européenne qui plaide pour "augmenter les retours" des migrants "qui n'ont pas besoin de protection internationale", a indiqué sa responsable aux Affaires intérieures Ylva Johansson.