Cette publication trompeuse montre une excavatrice électrique utilisée pour le lignite, pas le lithium

La photo d'une excavatrice de lignite (un type de charbon) fonctionnant à l'électricité a été partagée plusieurs milliers de fois sur Facebook depuis début septembre par des internautes affirmant à tort qu'elle extrait du lithium et "consomme 450 litres de carburant en 12 heures". Le texte partagé sur les réseaux sociaux, qui entend dénoncer l'impact environnemental de l'extraction du lithium destiné aux batteries des voitures électriques, multiplie également les approximations, ont expliqué plusieurs experts à l'AFP.

Une photo, partagée plus de 23 000 fois sur Facebook depuis le 4 septembre 2022, montre une immense machine dotée d'une roue à godets. "Cette machine doit déplacer 500 tonnes de terre/minéral à raffiner pour créer une batterie lithium de voiture. Consomme 450 litres de carburant en 12 heures de travail", commente l'auteur suisse de cette publication.

La suite du texte contient plusieurs chiffres destinés à dénoncer l'impact de l'extraction du lithium sur l'environnement: "Une mine de lithium est estimée à 75 charges d'acide sulfurique par jour", affirme ainsi l'auteur du texte, qui assure également que "selon les estimations de Lithium Americas qui (sic) cite le New York Times, une mine consommera 12 200 litres d'eau par seconde pour produire 66 000 tonnes de carbonate de lithium par an". L'auteur décrit également la composition d'une batterie de la marque Tesla et conclut que "fabriquer une voiture électrique pollue 70% de plus qu'une voiture d'essence".

Capture d'écran réalisée le 22/09/2022 sur Facebook

Le lithium est un métal léger que l’on trouve principalement en Australie, en Argentine, au Chili, au Zimbabwe et en Chine. Utilisé pour le stockage de l’énergie dans les batteries des téléphones et des ordinateurs, il est aussi devenu une ressource essentielle à la transition énergétique avec l'essor des voitures électriques.

Son extraction a effectivement un impact non négligeable sur l'environnement, comme l'évoque le texte partagé par les internautes: il peut nécessiter l'extraction de grandes quantités de roches et l'utilisation de très importants volumes d'eau.

Cependant, ce texte contient des contre-vérités et de nombreuses approximations. Ainsi, la photo sur laquelle il s'appuie ne montre pas une excavatrice de lithium, mais de lignite. Cette dernière ne fonctionne pas au carburant, mais à l'électricité. De plus, la mine de l'entreprise canadienne Lithium Americas évoquée ne consomme pas 12 200 litres d'eau par seconde, mais par minute. Quant au poids et à la composition des batteries de voitures électriques, ils sont variables.

Une excavatrice de lignite qui fonctionne à l'électricité

Dans les commentaires sous la publication, plusieurs internautes signalent que la photo ne montre pas une machine servant à extraire du lithium de la roche, comme affirmé dans la publication trompeuse, mais une excavatrice de charbon fonctionnant à l'électricité. Certains citent même un modèle précis d'excavatrice, la Bagger 288.

Capture d'écran réalisée le 19/09/2022 sur Facebook

Capture d'écran réalisée le 19/09/2022 sur Facebook

Capture d'écran réalisée le 19/09/2022 sur Facebook

Une recherche d'image inversée -voir ici comment faire- depuis la photo publiée sur Facebook permet également de retrouver plusieurs sites et forum, comme celui-ci, partageant la même photo avec "Bagger 288" en légende. La Bagger 288 est l'un des véhicules terrestres les plus grands du monde: aussi lourde que 8 600 voitures, elle est aussi haute que la statue de la Liberté, explique le site de son constructeur, le groupe de sidérurgie allemand Thyssenkrupp, sur lequel on retrouve d'ailleurs la photo partagée dans la publication trompeuse.

Le site indique également que la Bagger 288 est utilisée dans la mine de Garzweiler, dans l'ouest de Allemagne, qui exploite du lignite - un type de charbon. Plusieurs médias, dont l'AFP, le Huffington Post ou La Tribune, ont évoqué cette mine de charbon dans des articles racontant des manifestations contre l'extension de la mine de Garzweiler, qui menace un village proche du site.

Le groupe Thyssenkrupp a confirmé par e-mail à l'AFP le 15 septembre 2022 que la photo montre bien l'excavatrice Bagger 288.

L'AFP a également contacté le propriétaire de la mine de Garzweiler, le groupe allemand RWE. Un porte-parole, Guido Steffen, a indiqué par e-mail que "la Bagger 288 a été construite à la mine de Hambach et a été utilisée pour la première fois là-bas", avant d'être déplacée à la mine de Garzweiler en 2001.

"Nous avons six excavatrices de cette taille, de cette capacité et de cette forme, donc capables d'extraire jusqu'à 240 000 tonnes par jour", a ajouté Guido Steffen. "Elles ont été construites par les deux groupes industriels Krupp et MAN/Takraf. A l'exception de la n°288, elles sont toutes situées et opérationnelles dans la mine de Hambach", une autre mine de charbon située au sud de celle de Garzweiler.

Guido Steffen a précisé que ces six excavatrices, y compris la Bagger numéro 288, "fonctionnent à l'électricité".

Contrairement à ce qu'affirme l'auteur du texte que nous vérifions, cette machine n'extrait donc pas de lithium. Elle ne consomme pas non plus "450 litres de carburant en 12 heures de travail", puisqu'elle est électrique.

Le chiffre de 500 tonnes de terre à déplacer pour une seule batterie de lithium est "exagéré"

"Cette machine doit déplacer 500 tonnes de terre/minéral à raffiner pour créer une batterie lithium de voiture", écrit l'auteur de la publication.

L'AFP s'est déjà penchée sur une assertion similaire dans deux précédents articles, en anglais et en allemand, qui vérifiaient des publications évoquant "227 tonnes de terre" nécessaires à la fabrication d'une batterie électrique.

Jens Buchgeister, membre du groupe recherche "Recherche pour des technologies énergétiques durables" à l'Institut de technologie de Karlsruhe, a expliqué à l'AFP en mai 2022 qu'il n'est pas possible d'indiquer avec précision la quantité de terre excavée nécessaire. "Les minerais extraits contiennent plusieurs matières premières métalliques ainsi que d'autres matières premières précieuses extraites ensemble et mises à disposition, via différents procédés, dans leurs domaines d'application spécifiques". En d'autres termes, plusieurs minéraux peuvent être extraits de la même roche, puis séparés pour différentes utilisations, comme l'explique également le site du gouvernement français Minéral info.

Interrogé sur ce sujet, Peter Newman, professeur de développement durable à l'Université australienne de Curtin, a également déclaré en mai qu'il "est difficile de déterminer combien de terre est déplacée pendant le processus d'extraction. Des facteurs tels que la géographie, le type, la concentration de matières premières et les taux de récupération ont tous un impact sur les résultats", a-t-il expliqué.

Dans un autre article de l'AFP, Patrick d'Hugues, directeur de programme Ressources minérales et économie circulaire du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), expliquait qu'"il n'y a pas un chiffre, il y a des chiffres. En fonction du nombre de batteries, et de leur qualité et de leur poids, on va avoir toute une palette de chiffres. Prendre un chiffre comme ça, c'est toujours un peu douteux", déclarait-il en septembre 2021, ajoutant que le chiffre de 225 tonnes de matières premières pour fabriquer une batterie de voiture électrique "est extrêmement exagéré".

Pour Karine Samuel, professeure des universités experte en gestion des risques dans les chaînes d’approvisionnement à l'université Grenoble Alpes, interrogée en septembre 2021 par l'AFP, "le chiffre de 225 tonnes de matière première n'a pas vraiment de sens. Pour obtenir les métaux utilisés dans les batteries de véhicules électriques, il y a différentes étapes plus ou moins sensibles, et on ne peut pas approcher cela de manière globale."

Des batteries à composition et poids variables

Dans la publication que nous vérifions, le texte énumère les composants d'une "batterie de voiture électrique, disons une Tesla", au kilo près. Pourtant, le poids et la composition des batteries de voiture électrique sont variables d'un modèle de véhicule à l'autre.

Comme l'explique cette dépêche AFP publiée en septembre 2020, la majorité des batteries rechargeables de voitures électriques fonctionnent aujourd'hui avec les cellules lithium-ion. Ce type de batterie est composée de lithium, de cobalt et souvent de nickel sur son électrode positive, et de graphite sur son électrode négative. Entre les deux, il y a du lithium liquide où les électrons circulent. Le mouvement va provoquer une réaction électrique permettant de faire fonctionner un appareil ou de le recharger.

L'auteur de la publication sur Facebook suppose que toutes les batteries de voitures électriques seraient des batteries dites NMC, comprenant du nickel, du manganèse et du cobalt, qu'il cite dans son texte. Or, le constructeur américain Tesla a décidé de produire environ la moitié de ses voitures avec des batteries LFP, a déclaré Marko Paakkinen, chef d'équipe de recherche au Centre de recherche technique VTT de Finlande, interrogé le 22 mars 2022: "Ils utilisent du lithium, du fer et du phosphate comme matières premières critiques, et sont donc plus respectueux de l'environnement que le NMC".

Les métaux rares contenus dans les batteries jouent un rôle essentiel. Très puissants, ils permettent de limiter la taille des batteries, et représentent une part non négligeable de leur poids. "Une batterie de voiture électrique est composée d'environ 160 kilos de métaux, dont une grande part de graphite, d'aluminium et nickel, parfois de lithium et d'autres encore", selon Karine Samuel.

La batterie utilisée pour le modèle Tesla Roadster, une voiture de sport électrique, pèse entre 400 et 450 kilos, comme l'explique le site de l'entreprise Tesla. Mais d'autres batteries sont plus légères, comme celle de la Renault Zoé à 326 kilos, de la Mitsubishi i-MiEV à 200 kilos, ou de la Fiat 500 à 186 kilos. Mais il existe également des modèles plus lourds, comme l'Audi e-Tron avec sa batterie à 700 kilos.

Des approximations sur les techniques d'extraction du lithium

Il existe deux façons principales d'extraire le lithium, explique Eric Pirard, professeur à l'Université de Liège et expert en ressources minérales et économie circulaire.

La première consiste en l'extraction du lithium des roches magmatiques. "Pour dissoudre le lithium, il faut dissoudre le minéral de ces roches", a expliqué Eric Pirard le 14 septembre 2022 à l'AFP. "Pour l'instant, on n'a pas trouvé mieux que l'acide" pour ce procédé, appelé "lixiviation" et décrit dans cette vidéo.

L'auteur du texte que nous vérifions écrit qu' une mine de lithium est estimée à 75 charges d'acide sulfurique par jour", une unité qui ne veut "rien dire" selon Eric Pirard, qui a indiqué qu'"il faut compter 64 000 tonnes d’acide sulfurique pour traiter 200 000 tonnes de concentré de spodumène - un type de minéral de lithium - et produire 41 000 tonnes de LiOH (hydroxyde de lithium)".

Cette technique est celle choisie par le groupe canadien Lithium Americas pour son projet de mine dans le Nevada. Cette mine, destinée à alimenter un million de voitures électriques, fait l'objet d'une forte contestation de la part de certains habitants et associations, qui ont entamé une bataille judiciaire devant un tribunal fédéral pour bloquer ce projet.

Comme l'explique cet article du Monde, les habitants s'inquiètent des rejets d'acide sulfurique, dans cette région où vivent des espèces rares, mais aussi de la construction d'une zone industrielle dans le désert et de la raréfaction de l'eau, essentielle à l'élevage.

Les mines de lithium nécessitent en effet une grande quantité d'eau, qui risque également d'être polluée par des rejets mal maîtrisés de produits chimiques, comme l'expliquent des chercheurs du CNRS. L'ONG Amnesty International prévient également que "la demande croissante en faveur de batteries 'vertes' est porteuse de nouveaux risques pour l’environnement, notamment la pollution de zones minières, les dégâts infligés aux fonds marins, et l’accumulation de déchets due à une conception inefficace".

"Selon les estimations de Lithium Americas qui (sic) cite le New York Times, une mine consommera 12 200 litres d'eau par seconde pour produire 66 000 tonnes de carbonate de lithium par an", affirme l'auteur de la publication que nous vérifions.

Il semble faire référence à un article du New York Times publié le 6 mai 2021 et intitulé "La ruée vers l'or du lithium: dans la course aux véhicules électriques". Les chiffres cités par le NYT, qui cite l'entreprise, sont en fait de de 3 224 gallons américains (soit 12 200 litres d'eau) par minute et non par seconde.

Capture d'écran réalisée le 22/09/2022 sur le site du New York Times

Le second procédé pour récupérer du lithium est l'extraction de ce métal à partir des saumures - des eaux chargées en éléments solides dissous, donc saturées en sel, que l'on fait s'évaporer afin d'en extraire le minéral, "un peu comme des marais salants", a commenté Eric Pirard.

En Allemagne, la société australienne Vulcan Energy développe l'un des principal projets européens d'extraction de lithium, pensé pour plus être plus économique en énergie et moins polluant.

L'impact de la voiture électrique sur l'environnement

"De manière générale, il est clair que le développement massif de l'automobile électrique va demander des quantités énormes de Li (lithium, ndlr), mais aussi de cuivre, cobalt, manganèse, nickel, aluminium... Dont l'extraction massive aura un coût en énergie et un impact environnemental très importants", a commenté Nathalie Job, ingénieure en matériaux et procédés pour la transformation et le stockage d'énergie à l'Université de Liège, interrogée le 14 septembre 2022.

"Au début, on a peut-être essayé de faire croire aux gens que c'était une voiture sans aucun impact sur l'environnement. Cela a été survendu comme la solution miracle. Or c'est une voiture qui a aussi un impact sur l'environnement. Mais quand on regarde globalement et qu'on compare aux véhicules thermiques, la voiture électrique a quand même certains bénéfices environnementaux", déclarait Patrick d'Hugues, du BRGM, en septembre 2021.

Une voiture électrique Tesla chargée sur le site du superchargeur à Hawthorne, en Californie, le 9 août 2022. ( AFP / Patrick T. FALLON)

Sur son site, l'ONG Conseil international pour des transports propres (ICCT) explique que les émissions de gaz à effet de serre liées à la production d'une batterie en lithium "varient entre 65 et 100 kilogrammes d'équivalent CO2 par kWh de capacité de batterie, selon que la batterie est produite avec de l'électricité provenant du réseau européen relativement propre, des États-Unis ou du réseau chinois à forte intensité de charbon (...) Autrement dit, la construction d'un véhicule électrique à batterie est environ 1,5 fois plus intensive en carbone que celle d'un véhicule classique comparable. La différence est attribuable aux émissions provenant de la fabrication de la batterie elle-même, y compris toutes les émissions en amont du processus de fabrication proprement dit, comme celles associées à l'extraction et au traitement des matières premières", explique le site.

Cependant, nuance l'ONG, les émissions des véhicules électriques sont plus faibles à l'usage que celles des véhicules thermiques, grâce à la décarbonisation du réseau électrique mondial et au rendement élevé des moteurs électriques, qui ont besoin de beaucoup moins d'énergie pour se déplacer.

Le résultat est qu'un véhicule électrique "rembourse rapidement les émissions plus élevées de la phase de fabrication", conclut l'ICTT.

D'autres études tendent à montrer que l'impact écologique global de la voiture électrique, qui prend en compte l'ensemble de son cycle de vie, est meilleur que celui d'un véhicule thermique.

Sur sa page consacrée à vérifier des mythes autour des véhicules électriques, l'Agence de protection de l'environnement des Etats-Unis (EPA) explique que "les émissions de gaz à effet de serre associées à un véhicule électrique au cours de sa durée de vie sont généralement inférieures à celles d'un véhicule à essence moyen, même en tenant compte de la fabrication".

L'EPA présente un schéma "à titre indicatif", comparant les émissions de gaz à effet de serre d'une voiture électrique à celles d'une voiture à essence (en 2020). D'après ce schéma, "les véhicules électriques polluent en effet davantage au moment de leur fabrication et de leur recyclage, mais à hauteur de 36 %" et non 70% comme affirmé par la publication partagée sur Facebook, a déclaré à l'AFP Ivan Lucas, maître de conférence à l'Université Sorbonne, interrogé le 21 septembre 2022. "Le bilan total reste en faveur des véhicules électriques, même en considérant que l’électricité utilisée n’est pas 100% décarbonée".

Capture d'écran réalisée le 22/09/2022 sur le site de l'Agence américaine de protection de l'environnement. La barre bleue représente les émissions associées à la batterie. Les barres orange englobent le reste de la fabrication du véhicule (extraction des matériaux, fabrication et assemblage) et la fin de vie (recyclage ou élimination). Les barres grises représentent les émissions en amont associées à la production d'essence ou d'électricité (aux Etats-Unis), et la barre jaune indique les émissions d'échappement durant la période d''utilisation des véhicules.

Une autre étude de l'université flamande Vrije Universiteit Brussel (VUB), menée en 2015 avec le centre de recherche MOBI et présentée sur le site de la VUB concluait qu' "au cours de leur vie, les véhicules électriques émettent trois à quatre fois moins de CO2 qu'une voiture diesel, et ce en tenant compte de la manière dont nous produisons l'électricité en Belgique". L'auteur interrogé rappelle tout de même qu'"il est toutefois important de souligner que des améliorations environnementales majeures sont encore nécessaires lors de l'extraction des matières premières en Amérique du Sud ou en Chine, et que le recyclage des matériaux peut encore réduire l'impact environnemental".

"Globalement", a commenté Eric Pirard, "quand on utilise un téléphone portable ou une voiture électrique, il faut les garder le plus longtemps possible. Si les gens se rendaient compte de l'effort industriel que la construction de batterie demande, ils ne garderaient pas leur téléphone un an et demi".

En Belgique, toutes les voitures de société devront être électriques à partir de 2026 pour bénéficier de la déductibilité fiscale. En Flandre, les particuliers devront acheter un modèle électrique dès 2029.

En France, les voitures électriques représentaient 12% des immatriculations de véhicules particuliers neufs lors des huit premiers mois de 2022.