Professeure tuée à Saint-Jean-de-Luz : « Ça va réactiver d’autres peurs chez les jeunes et les enseignants »

Deux sources proches du dossier ont évoqué à l’AFP un jeune homme tenant « des propos incohérents » et aux « troubles psy avérés ».
Dusan Stankovic / Getty Images Deux sources proches du dossier ont évoqué à l’AFP un jeune homme tenant « des propos incohérents » et aux « troubles psy avérés ».

PSYCHO - Après le meurtre de l’enseignante d’espagnol poignardée par un élève dans un lycée de Saint-Jean-de-Luz mercredi 22 février, la question de la prise en charge de la santé mentale à l’école est plus que jamais d’actualité. Si le drame s’est déroulé dans un lycée privé, il soulève tout de même la problématique de la pénurie de psychologues scolaires dans l’Éducation nationale.

L’auteur présumé de l’agression, âgé de 16 ans, placé en garde à vue, « n’était pas connu des services de police, ni des services de justice », a précisé le procureur de Bayonne, Jérôme Bourrier. « Son état permet la garde à vue », a-t-il ajouté, alors que deux sources proches du dossier ont évoqué à l’AFP un jeune homme tenant « des propos incohérents » et aux « troubles psy avérés ».

Jeudi 23 février, le ministre de l’Éducation Pap NDiaye assurait sur France Bleu que l’Éducation nationale recruterait l’année prochaine « 20 % de plus pour ce qui concerne les infirmières et les psychologues de l’Éducation nationale ». « Il y a eu, en 2022, 260 psychologues recrutés par voie de concours, soit une augmentation de 20 % des postes ouverts au concours par rapport à 2021. Il y a donc 20 % de psychologues recrutés en plus, qui sont actuellement en formation », précisait le ministère auprès de nos confrères.

Sylvie Amici, présidente de l’association des psychologues et de psychologie dans l’Éducation nationale (APsyEN), fait le point pour Le HuffPost sur le nombre de psychologues scolaires, sur le « bien-être » des élèves, ainsi que sur la manière dont se met en place une cellule d’urgence lors d’un drame comme celui-ci.

Le HuffPost. Que pensez-vous des déclarations du ministre de l’Éducation nationale sur France Bleu Pays de Savoie ce matin, qui indique qu’il y a eu une augmentation de 20 % de psychologues recrutés en 2022 ?

Sylvie Amici. Ce chiffre est global, de l’enseignement en maternelle à l’enseignement supérieur. Donc si vous l’étalez et que vous le ramenez au nombre d’élèves et aux départs en retraite, il ne reflète pas la réalité. Aujourd’hui, 20 à 30 % des postes, selon les académies, ne sont pas couverts ou le sont par des psychologues sans formation spécifique au milieu scolaire.

Comme dans tous les corps de l’Éducation nationale, on subit un nombre de postes insuffisant au regard des départs en retraite et de nombreux postes pas couverts du tout. Ce sont des emplois contractuels, avec des conditions de salaire et de travail qui ne sont pas intéressantes pour des psychologues, par rapport à celles qu’ils peuvent trouver dans d’autres cadres d’exercice.

À Créteil, par exemple, il y a 30 % de non-titulaires et 10 % des postes où il n’y a tout simplement personne. Et ça n’a pas toujours été comme ça.

Quelles sont les conséquences d’une telle pénurie ?

Dans le premier et le second degré, nous avons plusieurs établissements en charge. Le manque de professionnels engendre soit des établissements sans aucune présence, soit une re-répartition des secteurs avec moins de présence dans chaque établissement. On est obligés de faire des choix, en fonction des problématiques des établissements, et de privilégier certains plutôt que d’autres.

Quel est le rôle du psychologue scolaire dans la prise en charge de la santé mentale des élèves ?

La psychologie, ce n’est pas qu’une question de santé. Quand on est psychologue à l’école, ce qui nous importe c’est plutôt le « bien-être » mental, lié au parcours scolaire. On n’est pas dans un hôpital mais à l’école. La situation de mal-être qu’ont aujourd’hui les adolescents à l’école est liée, bien souvent, à des problématiques scolaires : une pression sur l’apprentissage, sur la réussite.

Bien sûr qu’il peut y avoir du mal-être personnel. Mais si l’école rajoute des difficultés dans l’apprentissage, même un très bon élève peut perdre pied. À l’inverse, il y a des adolescents qui peuvent aller très mal et grâce à leur relation à l’école, aux adultes de l’établissement et aux camarades, aller mieux. L’école peut aussi être une source de mieux-être.

Notre rôle, c’est cette articulation entre ces trois questions : celle de l’apprentissage, celle de la socialisation et du rapport aux autres, et celle de la projection dans l’avenir.

Est-ce que la situation est pire aujourd’hui ou chaque époque charrie-t-elle son lot de pressions et de mal-être chez les élèves ?

Le métier de psychologue scolaire a été créé dans les années 1920. Et pour le premier degré, dans les années 1950. La pression a toujours existé, mais ce qui la caractérise dans notre période, c’est qu’elle est continue et de formes multiples.

Chez les lycéens, il n’y a plus de joie. Ils ont la sensation d’avoir une pression constante, en plus d’avoir souffert d’un défaut de socialisation pendant la crise du Covid. Ils ont la sensation de n’avoir ni l’espace, ni le temps de vivre leur adolescence. Même si ça a toujours été le cas, c’est une réalité objective.

Au lycée, avec la réforme du bac, ils doivent chaque année faire face à des choix, ce qui leur rajoute une pression constante, en plus de la réforme de Parcoursup. Il y a aussi le contexte global de l’actualité… Tout cela provoque beaucoup de mal-être chez nos adolescents.

Est-ce qu’on a sous-estimé les effets psychologiques du Covid chez les jeunes ?

Oui. Ça a été complètement sous-estimé dans le temps et les dispositifs qui auraient été nécessaires pour apporter un peu de légèreté, de joie à nos adolescents. Au contraire, pour les lycéens en particulier, les dispositifs d’orientation rajoutent beaucoup de pression sur le scolaire et sur la réussite.

Comment est-ce qu’on accompagne une classe qui a subi un traumatisme, comme celle du lycée de Saint-Jean-de-Luz ?

Les protocoles des cellules de crise sont à peu près les mêmes partout, dans le privé et le public. Les psychologues de l’Éducation nationale, du premier et second degré, sont formés à cela. Dans chaque académie, des cellules, qui interviennent à chaque événement traumatique, se sont développées. Tristement, au quotidien, il y a des choses graves qui se passent dans les établissements : des violences, des élèves qui se suicident… Ces équipes mobiles, qui ont différents noms selon les académies, sont actives et fonctionnent, elles mettent en place des groupes de parole, etc.

Dans les établissements, les CPE, les psychologues, les infirmières et les assistantes sociales, mais aussi les chefs d’établissement, reçoivent également des formations sur les situations de crise et les protocoles. Et il y a un travail avec les cellules d’urgence médico-psychologiques (NLDR : gérées et déployées par les agences régionales de santé), ce qui a été mis en place dans le cas de Saint-Jean-de-Luz.

Ce qu’il faut avant tout, c’est proposer des dispositifs d’accueil. Le plus souvent, il y a l’événement traumatique en lui-même, avec une nécessité de prise en charge des personnes qui étaient présentes. Mais il ne faut jamais négliger les autres, qui n’ont pas forcément été témoins directs, mais chez qui il peut y avoir une réactivation d’autres événements ou d’idées traumatiques.

C’est pourquoi les cellules d’écoute ne doivent pas seulement être pensées à court terme. Il n’y a pas que la parole immédiate. On sait qu’un tel drame va faire goutte d’huile et que ça va toucher et réactiver d’autres peurs chez les jeunes, les enseignants et les parents.

Que conseiller à une ou un enseignant qui souhaite engager un dialogue avec ses élèves sur le drame de Saint-Jean-de-Luz avec ses élèves ?

Si l’enseignant ne va lui-même pas bien, qu’il n’hésite pas à aller consulter à l’extérieur. Et s’il souhaite en parler avec sa classe, il est plus simple de s’entourer d’un autre adulte et de ne pas le faire seul. Et si possible, de faire appel à du personnel compétent et formé : assistante sociale, CPE et infirmiers par exemple. Il existe aussi des outils sur Éduscol, mis en ligne par l’Éducation nationale au retour du confinement Covid, sur les groupes de parole, qui sont adaptables aux autres situations de crise.

Dans le second degré, les Centres d’Information et d’Orientation (CIO) sont formés pour intervenir en équipe. Il est recommandé que ce ne soit pas les professionnels directement impliqués dans les établissements qui interviennent.

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