"Je suis un produit du monde dans lequel je vis": Suzane, l'engagement à la sauce pop

Suzane - Laura Gilli - Wagram Music
Suzane - Laura Gilli - Wagram Music

Dès les premières minutes de son deuxième album, Suzane présente son ambition: "Dans mes joies, dans mes batailles, je veux pousser ma voix comme Balavoine", chante l'artiste de 31 ans sur la piste d'ouverture de Caméo, disponible ce vendredi. Une fois le nom de son illustre prédécesseur prononcé, difficile de ne pas faire le lien entre ces deux chanteurs nés à quarante ans d'intervalle.

Bien sûr, les codes musicaux ont évolué. Il n'est point question, ici, de variété française: comme elle l'avait fait avec son premier album Toï Toï, disque d'or qui lui a valu une nomination d'artiste féminine aux Victoires 2021, c'est une pop électronique efficace que Suzane met au service de textes ciselés, portés par un sens de la rime aiguisé.

Cette fois, l'autrice-compositrice-interprète s'aventure sur des rythmes plus dansants, parfois franchement festifs, comme sur le single Belladonna. Tout en laissant la part belle aux paroles empreintes de réflexions sociétales, qui la caractérisent depuis ses débuts.

C'est là qu'elle rejoint celui qu'elle cite dans sa chanson. Comme Balavoine, Suzane utilise ses albums pour raconter le monde qui l'entoure et pointer du doigt ce qui la dérange. À chaque époque ses combats; quand l'interprète de L'Aziza nous parlait mur de Berlin, pauvreté ou antimilitarisme, son héritière s'attaque à l'urgence climatique, aux inégalités femmes-hommes, au rejet des minorités et aux violences conjugales.

"Je suis un produit de ma propre génération et du monde dans lequel je vis", analyse-t-elle pour BFMTV.com. "On a besoin de chansons édulcorées, qui nous apportent de la légèreté. Mais avec ce deuxième disque, je crois que l'engagement est venu naturellement."

Caméo marie les deux: dans Krishna, elle nous parle du déracinement des populations migrantes et enchaîne avec 90, ode à la nostalgie de l'enfance. Dans La Fille du 4e étage, elle se remémore son impuissance face à cette voisine battue par son conjoint et poursuit avec Et Toi Ça Va, compte-rendu de ses apéros entre copines. Car après le succès de son premier album, qui lui a permis de remplir son premier Olympia et d'assurer 323 dates de concert, la chanteuse se sent plus à l'aise pour se raconter elle-même.

Une présentation "plus officielle"

Exit la combinaison bleue et la frange-signature des débuts qui ont mis en place le personnage Suzane: "Au fond, je flippais, et cette combinaison m'a aidée comme une tenue de super-héros. Mais j'ai commencé à ressentir que j’en étais prisonnière, à avoir le sentiment de me déguiser. J'ai voulu être sincère avec moi-même et avec le public, et me présenter plus officiellement." En résulte le titre Océane (son vrai prénom), lettre à elle-même et à ses fans sur ses doutes face aux affres du succès.

Ces allers-retours entre mondes intérieur et extérieur sont symbolisés jusque sur la pochette de son disque, un auto-portrait réalisé devant un miroir. Comme pour incarner une jeunesse à son image, ultra-consciente des injustices qui l'entourent ou des défis qui la guettent, mais qui reste à l'écoute d'elle-même et de ses propres peurs, ses attentes, ses désirs.

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Clit is (pas si) good

En parlant de désirs, ce sont eux qui lui ont valu le premier rappel à l'ordre de sa jeune carrière. Lorsqu'elle a dévoilé il y a six mois le morceau Clit is Good, extrait de Caméo, c'était dans l'objectif assumé de s'attaquer au tabou qui entoure le plaisir (solitaire) féminin. Il a suffi de quatre jours après sa mise en ligne pour que YouTube restreigne l'accès du clip aux plus de 18 ans. Un couperet que Suzane n'avait pas vu tomber, et qui peut coûter cher en visibilité pour une artiste en pleine ascension:

"Je ne pensais pas que c'était si tabou que ça. Je suis un peu utopiste. Je me dis que malheureusement, je ferai partie du nombre de filles qui ont essayé de parler de ces choses-là et à qui on a dit 'Tais-toi, tu déranges'. On en est là."

Le censure de ce clip, indéniablement sexy mais pas franchement sexuel, trahit selon elle "une incohérence totale": "Un gamin de 16 ans peut tomber sur une vidéo pornographique sans trop se casser le crâne, on met des meufs à poil pour vendre des pots de yaourt ou des motos, mais pour regarder le clip de Clit is Good c'est toute une histoire. On demande aux femmes de se montrer, d'éveiller le désir des autres, mais à partir du moment où elles parlent de leur propre plaisir, tout le monde est gêné." Et de résumer: "Les femmes peuvent simuler le plaisir mais pas le vivre, et encore moins en parler."

"Défendre un message de liberté"

Cette patte sociétale n'a rien de nouveau pour Suzane: dès son premier album, la chanteuse a mis en musique ses convictions et porté certains de ses combats hors des studios d'enregistrement. Comme en 2021, quand elle a donné un concert caritatif au pied du Mont-Blanc, retransmis en livestream, pour alerter sur la fonte des glaces. Ou en mai dernier, quand elle s'est associée au magazine Têtu pour un court-métrage dénonçant les LGBTphobies ordinaires.

Un sujet qu'elle avait déjà évoqué en 2020 avec la chanson-choc P'tit gars, chronique glaçante d'un coming-out difficile. L'homosexualité est toujours présente dans Caméo, avec une différence de taille: cette fois, il ne s'agit plus d'un sujet. Les quelques chansons d'amour de l'album sont simplement genrées au féminin. Comme une volonté, après avoir raconté, de normaliser:

"Je n'avais pas envie d’employer des adjectifs neutres, de garder une ambiguïté. J'écris une chanson d'amour à une femme, c'est très clair, c'est cette même personne qui m'inspire toutes ces chansons-là. Je n'avais pas envie de me traverstir dans la manière de raconter l'amour que je lui porte (...) Le plus important, pour moi, c'est de défendre un message de liberté."

"J'essaie de faire mieux qu'hier"

Une sincérité qui résonne auprès de son public. Ses yeux s'embuent lorsqu'elle se rappelle de sa rencontre avec un homme âgé, venu la voir en concert: "Il m'a dit qu'il s'était marié, qu'il avait eu des enfants, mais qu'il avait toujours été homosexuel et qu'il n'avait pas pu vivre sa vie. Pendant mon spectacle il a vu des jeunes sortir des drapeaux, être qui ils sont, et il m'a dit merci, pour eux et pour lui, en ajoutant qu'il aurait adoré qu'il y ait une Suzane à son époque. C'était moi qui avais envie de le remercier. Je n'ai pensé qu'à lui pendant trois jours."

Alors Suzane, artiste engagée? Bien qu'elle soit sur tous les fronts, elle a longtemps repoussé cette étiquette: "Au début, on me qualifiait de militante, et je ne comprenais pas parce que j'avais simplement l'impression de décrire le monde dans lequel je vis." Aujourd'hui, elle rend les armes: "Je crois que je peux dire officiellement, sans être destabilisée, que oui, je suis engagée, dans ma vie d'artiste comme dans ma vie de citoyenne. Je ne dis pas que je fais mieux que tout le monde, j'essaie juste de faire mieux que ce que je faisais hier. C'est déjà pas mal." On ne peut pas parler pour Balavoine, mais la relève semble assurée.

Article original publié sur BFMTV.com