Procès des mutilations dentaires à Marseille: les expertises accablantes de l'assurance maladie

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La balance de la Justice (illustration) - LOIC VENANCE / AFP
La balance de la Justice (illustration) - LOIC VENANCE / AFP

"Un problème de santé publique": une médecin de l'Assurance maladie a dressé un portrait accablant du "système" mis en place par deux dentistes marseillais jugés depuis lundi pour s'être enrichis sur le dos de la "sécu" en mutilant des centaines de patients.

Cheffe du service contentieux des Bouches-du-Rhône à l'époque des faits, Sophie Ruggieri a rendu compte avec une précision clinique des enquêtes et expertises réalisées pendant deux ans par son service sur le cabinet Guedj, en amont de l'enquête judiciaire.

Lionel Guedj, 41 ans, et Carnot Guedj, son père, 70 ans, sont poursuivis pour "escroquerie" et "violences volontaires ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente". Ils risquent dix ans d'emprisonnement.

"Le système Guedj"

"Compte-tenu de l'ampleur du phénomène, on peut parler d'un problème de santé publique", a expliqué Sophie Ruggieri ce mercredi devant le tribunal correctionnel de Marseille. Selon elle, le "système Guedj" consistait à "pratiquer de très nombreuses dévitalisations de dents qui n'étaient pas malades, dans le but de poser un grand nombre de prothèses qui n'avaient pas de tarifs limitatifs et de facturer ainsi des honoraires élevés".

"Le cabinet Guedj facturait 28 fois plus de couronnes que la moyenne de ses confrères, avec des honoraires 14 fois supérieur à la moyenne départementale", avait souligné la dentiste-conseil, Isabelle Ferrari, aujourd'hui décédée, après un audit du cabinet sur les années 2008 à 2010.

"En 2010, le chiffre d'affaires (du cabinet), de près de trois millions d'euros, contre 150.000 à 200.000 euros pour un cabinet moyen, l'avait placé en tête au niveau national, loin devant le second, qui totalisait 1,6 million d'euros", a insisté Sophie Ruggieri à l'audience, en précisant qu'il a été impossible d'isoler la participation de Carnot Guedj.

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Un volume d'activité "impossible"

Le volume d'activité du cabinet a également surpris les enquêteurs de la "Sécu": "En 2009, le cabinet a facturé de 30 à 50 actes quotidiens sur 68 jours, de 50 à 90 actes quotidiens sur 95 jours et de 100 à 180 actes quotidiens sur 16 jours". En se fondant sur le temps minimal nécessaire à chaque acte, et sans compter 500 consultations simples, "il aurait fallu 41 heures par jour en 2009 et 52 heures en 2010 au dentiste pour y arriver. Tout simplement impossible".

"Ce qui interpelle, c'est la prise de risque", a expliqué Sophie Ruggieri. "Quand on enchaîne ainsi les actes, à un tel rythme, sur un grand nombre de patients et sur une durée aussi longue, on renonce à la rigueur et à l'obligation de moyens", a-t-elle résumé.

"On connaît aujourd'hui la suite de l'histoire", a-t-elle conclu, en référence aux 322 anciens patients des docteurs Guedj qui se sont constitués partie civile pour témoigner de leur souffrance et obtenir réparation pour leur vie ravagée.

250 anomalies

"Certains jeunes se sont retrouvés avec des dents dévitalisées à grande échelle, toute leur vie ils auront une bouche détruite. Si je suis venu témoigner aujourd'hui, c'est en pensant à eux", a-t-elle lâché, la voix nouée par l'émotion.

Lors d'une première enquête sur 84 cas, 250 anomalies avaient été relevées, sur 30 dossiers. Loin de faire amende honorable, Lionel Guedj, sûr de lui, avait affirmé n'avoir rien à craindre, menaçant même de porter plainte contre les dentistes-conseils.

"Convaincue de la dangerosité des pratiques du dentiste", l'assurance maladie avait alors décidé de contrôler tous ses actes avant paiement, une pratique qui n'est plus obligatoire depuis 2003. Sur 1074 factures contrôlées, 307 seront retoquées, dont 57 pour des raisons médicales.

Selon Sophie Ruggeri, le travail d'enquête a été compliqué par l'absence de documents justificatifs: les premières radios, censées montrer l'état des dents avant les opérations, étaient inexistantes, souvent inexploitables et, pour cinq d'entre elles, clairement falsifiées. Quant aux devis pour les travaux réalisés, peu de patients ont été capables d'en fournir, et ceux envoyés par le cabinet étaient tous "signés par une même main", a-t-elle expliqué, suggérant qu'il s'agissait de faux.

Le procès est prévu jusqu'au 8 avril.

Article original publié sur BFMTV.com

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