Procès de l’attentat de «Charlie Hebdo»: «L'indignation ne suffit pas, il faut se battre…»

Troisième semaine du procès des attentats de janvier 2015. Ce lundi 14 septembre aura notamment lieu l’audition de la famille du policier Ahmed Merabet assassiné par les frères Kouachi durant leur fuite après l’attaque de Charlie Hebdo. La semaine passée, ce sont les survivants et proches de victimes de la tuerie au journal qui ont pris la parole. Des témoignages bouleversants qui, pour certains, ont pris un tour politique.

La première saillie est venue mardi, de la dessinatrice Coco. Elle a d’abord raconté sa prise d’otage par les Kouachi pour entrer dans le journal, la tuerie, sa difficile reconstruction, et c'est tout à la fin, en évoquant la culpabilité qui l’a longtemps rongée qu'elle lance : « Ce n’est pas moi la coupable. Les seuls coupables, ce sont les Kouachi et leurs complices, ceux qui les ont aidés et même dans la société, ceux qui baissent leur froc devant l'idéologie islamiste. » Et d’insister : « Il y a un problème de société, je tenais à le dire. »

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Le lendemain, Fabrice Nicolino, le Monsieur écologie de Charlie Hebdo, a laissé éclater sa frustration. Il n’avait clairement pas envie de s’étendre sur le 7 janvier et notamment ces trois balles reçues aux jambes et à l’abdomen. Il s’est en revanche littéralement animé pour décrire les conditions de travail actuelles de l’équipe Charlie : les six portes blindées, les sas de sécurité, les policiers en armes, la panic room installée au sein de la rédaction. Puis a vertement interpelé les journalistes présents à l’audience : « Vous venez à ce procès, parce que c’est une occasion institutionnelle, mais ce qu’on vit au quotidien depuis cinq ans, ça ne vous intéresse pas » a-t-il tonné, avant d’ajouter : « La liberté ça se défend. Où sont les soldats de la liberté ? Alors oui, on fait des éditos sur la Biélorussie, mais qu’un journal vive en état de siège en plein Paris juste pour des dessins, ça, la presse française s’en fout ! ».

Terrorisme rime avec fascisme et stalinisme

Fabrice Nicolino a poursuivi en s’en prenant à une « certaine intelligentsia » qu'il accuse d'avoir « préparé le terrain aux attentats ».

Elevé « dans le culte de la résistance antifasciste » et déjà blessé lors d'un attentat islamiste à Paris en 1985, Fabrice Nicolino en est convaincu : à l’image du fascisme et du stalinisme, « le terrorisme islamiste est une forme de totalitarisme qui ne discute avec personne, veut occuper tout l'espace publique et politique jusqu’à la mort de ses opposants. »

Le journaliste dénonce alors « l’aveuglement », la « pure stupidité » de « ceux qui ont refusé de voir l’évidence » de la progression de l'idéologie islamiste dans notre société. « Les attentats ont poussé sur ce substrat », affirme Fabrice Nicolino, auxquels ont participé, selon lui, ceux qui entretenaient « ce petit bruit que Charlie était un journal raciste ».

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Une gifle pour toute la rédaction, s'emporte-t-il, mais surtout pour Charb, « soutien constant de la Palestine occupée ». L'accuser de racisme, « c’était comme le bruler au fer rouge », assure Fabrice Nicolino. Et de conclure : « Ce réseau dense de gens qui ont conchié Charlie, certes, ils ne sont pas responsables directs de ce qui s’est passé le 7 janvier. Mais ils ont participé à la préparation psychologique de cette affaire. Ils ont donné un quitus aux gens qui vont venir vous tuer après. » « Jamais, répète-t-il, jamais, on ne leur pardonnera. »

Quant à la situation actuelle, elle est tout aussi délétère, estime Fabrice Nicolino : « L'indignation ne suffit pas. Il faut se battre pour nos libertés. C'est tellement évident. »

Les menaces n'ont pas faibli

Un appel à défendre les libertés, commun à tous les survivants et proches de victimes passés à la barre en cette deuxième semaine. Pour que les 12 de Charlie ne soient pas morts pour rien bien sûr, mais aussi « pour nous tous, maintenant, demain », souligne Richard Malka, l'avocat du journal. Même idée chez l’urgentiste Patrick Pelloux qui met en garde : « On se sent un peu seuls sur la barricade. »

Et pourtant, il y a urgence, insiste Marika Bret, première gérante de Charlie et aujourd'hui sa DRH. Depuis 2015, les menaces n'ont pas faibli : « Pas un jour ne passe sans que quelqu'un écrive qu'il faut finir le travail des Kouachi », rappelait-elle vendredi. Pour elle aussi, l’enjeu va au-delà du journal, le problème est social, politique. Et de citer en exemple les déprogrammations d'un spectacle monté en 2017 autour du livre posthume de Charb : Lettre ouverte aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes ; ou encore la « trahison des gens de gauche », dont certains furent proches de Charb, qui ont participé à ce qu’elle appelle « la honteuse marche contre l’islamophobie », fin 2019. Elle avait des larmes de rage quand elle a conclu : « Avec ces compromissions, ces lâchetés, on tue Charb une seconde fois. »