Procès Brétigny: le drame se cache dans les détails

"1,9 millimètre de dégradation" sur une éclisse en acier, sorte de grosse agrafe joignant deux rails. Du détail face à la puissance d'un train ? Un expert judiciaire a scruté jeudi, pour le tribunal d'Evry, les pièces récupérées après la catastrophe ferroviaire de Brétigny.

Le 12 juillet 2013, le déraillement d'un train fait sept morts et plus de 400 blessés, en gare de Brétigny-sur-Orge (Essonne).

Au moment du passage du train à 137km/h, une éclisse (extérieure) est tombée à proximité, tandis qu'une autre (intérieure) s'est retournée.

Ce retournement a fait dérailler l'Intercités Paris-Limoges 3657.

Cette éclisse intérieure a pivoté autour d'un de ses quatre boulons. Comment ? Quand les trois autres boulons ont-ils cassé ?

Deux spécialistes engagés par la SNCF ont soutenu mercredi que son désassemblage avait été brutal, imprévisible, dû à un défaut de l'acier. Avec des boulons ayant cédé très peu de temps avant l'accident.

Une hypothèse qui dédouanerait les prévenus: la SNCF (héritière pénalement de SNCF Infra, chargée de la maintenance), le gestionnaire des voies SNCF Réseau (ex-Réseau Ferré de France) et un ancien cadre cheminot, jugés jusqu'au 17 juin, pour "homicides involontaires" et "blessures involontaires".

Le raisonnement, retenu par les magistrats instructeurs lors de l'enquête, est un processus lent de dégradation, lié à une rupture "par fatigue" des boulons de l'éclisse ainsi qu'à la propagation d'une fissure, combiné à une surveillance défaillante des agents.

- "Elément nouveau" -

Jeudi, un expert du laboratoire métallurgique Cetim, requis par la justice, a présenté ses travaux sur les boulons.

"On a fait parler leur faciès avec des examens morphologiques, à l’œil ou à la loupe binoculaire pour le côté macro, puis des examens complémentaires pour le côté micro".

Sur la photographie d'un boulon, M. Régnier montre des "petites lignes d'arrêt", attestant d'une "zone de rupture en fatigue". C'est "comme pour un arbre qu'on coupe: on a la possibilité de dire son âge selon les lignes".

"Pour avoir un faciès à 90% en fatigue, il y a eu des sollicitations certes, une amorce de la fatigue, puis une rupture finale brutale" dont la zone "bombée" représente "10%". "L'avancée a mis un certain temps", dit M. Régnier.

A plusieurs reprises, la vingtaine d'avocats se lève pour observer les scellés. La présidente du tribunal, Cécile Louis-Loyant, saisit aussi l'éclisse extérieure, ses mains couvertes de suie.

"Vous avez 1,9 mm de dégradation et de l'arrachement ici", montre Laurent Régnier sur cette éclisse. "Pour dégrader une éclisse de cette façon, ça ne s'est pas fait en une fois", relève-t-il.

La présidente utilise aussi sa calculatrice pour entrer les formules proposées par l'expert concernant la corrosion, dont la temporalité est un enjeu majeur de cette huitième journée de procès.

"Il faut assimiler la corrosion a une maladie", décrit Laurent Régnier. "Vous avez un matériau qui s'oxyde dans un premier temps, qui prend une coloration orangée en deux, trois jours. Si vous ne faites rien, ça va s'accroître (...) vous allez manger le matériau. On va mesurer des pertes d'épaisseur sur le matériau".

Laurent Régnier mesure "une épaisseur de dépôt d'oxyde de 150 microns" en surface de certains boulons. Preuve d'une corrosion "assez conséquente" qui ne "se fait pas immédiatement".

A quand remonte-t-elle: plusieurs jours, semaines, mois ? "Probablement, cela a fissuré pendant un certain nombre de mois", répond M. Régnier. Cela ne veut pas dire que les boulons ont rompu il y a plusieurs mois, mais qu'ils étaient fatigués depuis plusieurs mois, précise-t-il après plusieurs relances de la défense. "Je ne sais pas dire quand est la rupture brutale".

"C'est un élément nouveau", se félicite Emmanuel Marsigny, avocat de la SNCF, estimant que les magistrats instructeurs avaient confondu, lors de l'enquête, corrosion et rupture. "Mon sujet n'est pas de savoir combien de temps la tête du boulon a mis de temps pour rompre, mais quand elle a rompu", explique l'avocat, qui soutient que les boulons ont rompu très peu de temps avant l'accident.

La présidente a nuancé cet enthousiasme, évoquant les autres "désordres" observés sur l'appareil de voie, comme une fissure qui s'est développée depuis 2008 dans un cœur de traversée.

Un débat entre experts est prévu vendredi.

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