Procès du 13-Novembre, semaine 5: témoigner pour réaffirmer une individualité niée

·4 min de lecture

Diplômé en communication politique à l'université Paris XII, Thibault Guichard, historien à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), est également doctorant contractuel à l'université Paris VIII. Pour RFI, il suit les auditions du procès des attentats du 13 novembre 2015, et nous livre chaque lundi son regard sur le déroulement des audiences au cours de la semaine précédente.

RFI : Lundi 4 octobre, nous avons évoqué le choix de certaines parties civiles de venir témoigner à la barre. Un geste fort et une étape importante dans l’économie du procès. Mais que viennent confier ces femmes et ces hommes devant la Cour ?

Thibault Guichard : Ces personnes viennent d’abord raconter la façon dont ils ont vécu l’événement. Comment ils l’ont appréhendé sur le moment, leurs impressions et leurs premiers gestes après les attaques. À cet égard, certaines parties civiles ont exprimé la difficulté que cela représente pour eux. Non seulement de « revenir vraiment » sur les faits, pour reprendre les propos de l’une d’entre elle, mais encore, de « faire comprendre ce que c’est de vivre ça et de vivre avec ça ». Aussi, qu’importe qu’ils aient déjà expliqué ces choses, qu’ils les aient déjà décrites à d’autres occasions, ou, au contraire, qu’ils viennent là pour les dire « une bonne fois pour toutes ». Tous accordent en effet une valeur particulière à ce témoignage, fait devant la Cour. C’est qu’il s’effectue dans un espace de parole dédié, serein, créateur de sens et dont la vocation est de remettre de l’ordre, d’arracher leurs mots au chaos destructeur et terrible de l’acte terroriste.

Il s’agit donc d’évoquer les faits et leurs conséquences, notamment sur la santé psychique des victimes de terrorisme. De quoi parle-t-on ici ?

L’acte terroriste implique des effets de sidération et d’effroi extrême. La violence physique serait en quelque sorte intensifiée, augmentée par le fait qu’il est impossible de se l’expliquer puisque le terrorisme est aveugle et qu’il peut frapper n’importe qui, n’importe où et à n’importe quel moment. Il s’ensuit des effets immédiats et à plus long terme, sur le plan psychique. Le phénomène le plus connu et le plus diagnostiqué chez les victimes d’un attentat terroriste est l’état de stress post-traumatique (ESPT). Cliniquement, ce syndrome associe trois types de signes : des reviviscences répétées de l’événement traumatisant, des conduites d’évitement qui consistent à fuir des situations pouvant rappeler le traumatisme (des lieux fermés, des situations de foule, les transports en commun, etc.) enfin une hypervigilance, et un état de tension et d’anxiété extrême.

Pour beaucoup de victimes, témoigner consisterait donc à mettre des mots sur des souffrances. Pourtant, on entend aussi des spécialistes dire que le procès n’a pas de fonction thérapeutique. N’y a-t-il pas ici un hiatus, une contradiction ?

Je ne crois pas. D’une part, parce que cette parole est importante pour saisir les impacts d’une violence terroriste. D’autre part, parce que, du point de vue des victimes, les mots, et donc le récit, sont essentiels pour réaffirmer une identité, une individualité qui a été niée au moment des attaques. Ainsi, si le procès ne soigne pas, il permet de faire rentrer le caractère hors norme de l’événement dans la norme du récit, non seulement judiciaire, mais aussi intime, du récit de soi. L’espace du procès permet de confronter son propre récit aux éléments établis au cours de l’instruction. Or, certaines parties civiles disent que cette reconstitution leur permet en quelque sorte de « reprendre la main sur leur existence ». Pour elles, en effet, la difficulté de saisir l’événement tient notamment à la difficulté de déterminer la trame temporelle des faits. Le temps vécu de l’événement est à la fois très rapide, intensifié, et semble aussi très long. Cette distorsion se retrouve dans le trauma à une autre échelle, où le passé n’est plus délimité du présent. Enfin, il est vrai que face à un même événement, les réactions entre les victimes vont être très différentes. Mais selon les psychiatres, une étape fondamentale dans la reconstruction personnelle consiste à admettre sa situation nouvelle. C’est-à-dire qu’on n’est plus tout à celui ou celle qu’on était, avant les attentats. Ce travail est certes personnel, mais n’est pas, encore une fois, totalement déconnecté du processus judiciaire. Une des victimes a par exemple expliqué qu’en préparant son témoignage, c’était la première fois qu’elle parvenait à rédiger quelque chose depuis six ans.

► Les précédents entretiens :

Procès du 13-Novembre, semaine 4: respecter l'équilibre de la prise de parole, une exigence

Procès du 13-Novembre, semaine 3: mettre les accusés face à leur propre propagande

Procès du 13-Novembre, semaine 2: décrire l’horreur, l’exercice délicat des enquêteurs

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles