Procès du 13-Novembre: les sages paroles de l'ex-juge antiterroriste Trévidic

Le procès des attentats du 13 novembre 2015 se poursuit devant la cour d'assises spéciale de Paris. Ce mardi 3 mai, la cour entendait Marc Trévidic, qui fut l'un des quatre juges d'instruction français spécialisés dans l'antiterrorisme entre 2006 et août 2015, quelques mois seulement avant les attaques. Avec précision et nuance, il a proposé à la barre une autopsie de l'antiterrorisme français.

De notre envoyé spécial au palais de justice de Paris,

« La justice, c'est l'art de l'équilibre. En matière d'antiterrorisme, c'est plus compliqué. » Pendant près de quatre heures, le magistrat désormais président de la chambre de la cour d'appel de Versailles a montré qu'il était encore un grand équilibriste. Signe de sa qualité, son audition a suscité les remerciements des avocats à la fois des parties civiles et de la défense.

Celui qui fut juge d'instruction antiterroriste de 2006 à août 2015, quelques mois à peine avant les attaques, a dressé une autopsie précise et nuancée de l'antiterrorisme français de cette époque. Le sentiment d'invulnérabilité qui prédomine jusqu'en 2012, la mutation du jihadisme après le 11 septembre 2001, et la guerre en Irak. « Ce qui me surprend à l'époque, c'est qu'on voit arriver une autre génération de petits jeunes qui ne viennent pas de milieux radicalisés », explique le magistrat. « Et c'est le fruit d'un jihad médiatique. »

« C'est à cette époque que nait l'idée d'empêcher judiciairement les départs. L'idée est de les considérer comme des terroristes pour éviter qu'ils le deviennent. » Ce qui, sur le plan du droit, n'est pas sans poser des problèmes. C'est à cette époque, au milieu des années 2000, qu'il met en examen les frères Klein, alors membres d'une filière jihadiste en Ariège. À leur sortie de prison, ils rejoindront la Syrie où ils deviendront des cadres du groupe État islamique. Considérés morts sur place, ils sont malgré tout jugés dans le procès du 13-Novembre.

« On n'arrête pas les gens avec des renseignements »

Marc Trévidic raconte aussi les guerres entre services, qui commencent à faire rage entre les différentes branches de l'antiterrorisme, la réduction des effectifs qui l'accompagne, justifiée par une baisse de la menace terroriste. « Les effectifs du renseignement en revanche montent. Le problème, c'est qu'on n'arrête pas les gens avec des renseignements, il faut des preuves judiciaires », explique-t-il.

Cette accalmie n'est que de courte durée ; à l'orée des années 2010, on observe en Europe une très forte poussée de la radicalisation et la France reste très clairement dans le collimateur des groupes terroristes, comme le prouve le nombre de Français tués à l'étranger. « Arrive 2012 et l'affaire Mohammed Merah », poursuit Marc Trévidic. Ce terroriste franco-algérien assassine sept personnes, dont trois enfants juifs, à quelques semaines de l'élection présidentielle. « Cela montre que la France n'est pas invulnérable et cette affaire suffit à noyer la machine antiterroriste française. Il n'y a plus de gras. »

Le magistrat constate aussi que malgré l'horreur des crimes commis, et en particulier l'assassinat d'enfants dans une cour d'école, le terroriste est célébré par certains comme un héros. « Je suis estomaqué, je ne pensais pas qu'on en était arrivé là », reconnaît le magistrat.

C'est dans ce contexte que surviennent les printemps arabes et le début de la guerre en Syrie. « Tout le monde est parti. Je n'ai jamais vu ça. Des gens passés par nos services dont nous n'avions plus entendu parler depuis dix ans, des petits jeunes radicalisés, des familles entières. Le système de l'antiterrorisme français, dès 2013, pour moi, ne fonctionne plus. »

Comme en 2006-2007, ses services se concentrent sur la nécessité d'empêcher les départs. Sauf que les effectifs ne suivent plus. « J'y ai toujours cru, mais ça a épuisé les équipes », reconnaît-il aujourd'hui. Les enquêteurs sont débordés, consultent des écoutes téléphoniques des jours après leur enregistrement, n'ont plus les moyens d'enquêter sur l'entourage, constituent en catastrophe des dossiers sur les candidats au jihad renvoyés par la Turquie...

« Tous les signaux sont au rouge, on est dans une situation d'insécurité totale. D'autant que des informations précises arrivent sur une volonté très claire de frapper la France, de recherche par Abdelhamid Abaaoud (le principal coordinateur des attaques du 13 novembre 2015, NDLR), de Français ou de francophones pour commettre des attentats », poursuit le magistrat. « Nous sommes comme ficelés à un poteau dans l'attente d'être fusillés, nous n'avons aucun moyen d'éviter ce qui est en train de se passer. »

« Nous ne sommes pas seuls au monde »

S'il n'est pas tendre avec les pouvoirs publics de l'époque, qui ont appauvri les services de lutte antiterroristes, Marc Trévidic ne cherche pas à se dédouaner. À plusieurs reprises, il évoque les futurs terroristes passés par son bureau avant qu'ils ne passent à l'acte, reconnaissant qu'il aurait sans doute dû faire le choix de les incarcérer.

Il raconte aussi comment, au sein de services débordés, certains ont pu penser qu'il « valait mieux les laisser partir en se disant qu'ils ne reviendraient jamais ou qu'on les tuerait sur place par des bombardements. Ce n'était pas mon point de vue. Je pensais aux populations locales, nous ne sommes pas seuls au monde. »

Contrairement aux deux spécialistes de la veille, qui avaient agacé les bancs de la défense par leurs certitudes plaquées sur un dossier qu'ils ne connaissent pas, Marc Trévidic fait preuve de prudence et de nuance. Il note les différences fondamentales entre les méthodes de recrutement et de formation d'al-Qaïda et celles du groupe État islamique. Surtout, le magistrat insiste : « Il n'y a pas de généralité. »

« L'antiterrorisme a toujours été pris entre deux impératifs : celui de l'ordre public et celui du judiciaire. On a des juges qui essayent encore de faire le tri avec le risque de se tromper, j'en ai parfaitement conscience, mais la justice est individuelle par principe. »

On voit sur leur banc les avocats de la défense se défendre en l'entendant expliquer qu'on peut « prêter une voiture ou un appartement », sans forcément avoir connaissance d'un projet terroriste. Il parle de ces braqueurs de droit commun qui n'hésitaient pas à s'allier avec des islamistes. « Ensuite, ils partageaient le butin et chacun repartait de son côté. »

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À une question de Jonathan de Taye, avocat de l'un des accusés, il répond : « Chaque individu est différent. Il n'y a aucune personne que j'ai eue devant moi qui corresponde à une autre. Je ne sais pas si cette réponse vous convient. » « Elle me convient parfaitement », lui répond l'avocat.

Marc Trévidic conclut son intervention par un aveu et une marque de sagesse : « On a certainement fait des erreurs en pensant que la lutte antiterroriste allait suffire à régler un problème qui était un problème de société.

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