Procès du 13-Novembre: «J'ai mis beaucoup de temps à accepter que j’étais moi-même victime»

Le procès des attentats du 13 novembre 2015 se poursuit devant la cour d'assises spéciale de Paris. Depuis ce mercredi 4 mai, et jusqu'au 12 mai, la cour entend à nouveau les parties civiles, les victimes directes ou indirectes de cette vague d'attentats ayant frappé le stade de France, les terrasses parisiennes et la salle de concert du Bataclan.

De notre envoyé spécial au palais de justice de Paris,

À la barre, les victimes défilent. Leurs histoires se ressemblent, les voix sont étouffées par les mêmes sanglots. Les mêmes silences pesants viennent interrompre le cours de leurs récits forcément poignants. Les mains serrent avec la même force les textes qu'ils lisent ou les notes sur lesquelles ils s'appuient. Mais la douleur qu'ils partagent avec la cour n'appartient qu'à eux.

Dans ce cortège de larmes, de souffrance et de résilience, on retiendra le témoignage de Christophe. Le soir du 13 novembre 2015, le sapeur-pompier de 26 ans intervient avec deux jeunes collègues, pour prendre en charge une chute banale dans une supérette du 10e arrondissement, juste à côté du Carillon et du Petit Cambodge.

À 21h24, il entend les premières détonations. « Le bruit est effroyable comme mécanique, froid, sec. Les yeux se ferment naturellement à chaque détonation », raconte-t-il à la barre. Très vite, il comprend qu'il s'agit d'un attentat. L'attaque a commencé depuis moins d'une minute quand le jeune caporal-chef demande des premiers renforts par radio, moins de deux minutes quand il fait actionner le plan rouge.

Lorsque les tirs cessent, ils sont donc les premiers sur place. À ses deux collègues, il donne ce premier ordre : « Ne vous occupez que des gens conscients. » « Je suis déjà en train de faire un premier tri. Je compte tous les gens au sol et je les considère comme décédés », explique-t-il.

« Je vais dans une pièce et je pleure »

Face à l'horreur de ce qu'il découvre, le temps d'un instant, « le pompier laisse la place aux émotions humaines ». Il contemple la scène, une main sur la bouche. Très vite, les trois hommes portent assistance aux blessés, et très vite les renforts arrivent. Sans se parler, les pompiers se répartissent les deux scènes de crime. « Je me dirige vers le Petit Cambodge, parce qu'il y avait de la lumière. J'avais peur du noir. »

S'ensuivent les premières évacuations de blessés vers les hôpitaux. Au cours du trajet, il réalise qu'une balle a traversé le pare-brise de l'ambulance. « Sur le moment, je refuse de penser à ce que cela signifie. » Au total, trois balles ont perforé le véhicule. À chaque aller-retour, l'ambulance se couvre un peu plus de sang.

Après trois heures trente sur les lieux, je quitte les terrasses. Je laisse derrière moi une insouciance que je ne retrouverai jamais.

Le cauchemar ne s'arrête pas à son retour à la caserne, transformée en centre médical d'urgence pour les victimes du Bataclan, le principal lieu de massacre situé à seulement quelques centaines de mètres. « En rentrant, je ne sais pas quoi dire à mon équipage. Je vais dans une pièce et je pleure tout ce que j'avais retenu pendant l'intervention. »

Avec pudeur, il raconte la descente aux enfers des six années qui ont suivi : les cauchemars, les fêtes sans joie, l'alcool à outrance, les proches qui ne comprennent pas, la peur insidieuse, constante. Le sentiment de culpabilité, aussi, d'avoir dû hiérarchiser entre les victimes, que les honneurs et les décorations ne parviennent pas à éteindre. « J'avais le besoin de me sentir triste comme si je n'avais plus le droit d'être heureux », confie-t-il.

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« J'espère être libéré d'un poids »

Christophe parle de ce métier qu'il aime, qu'il rêve de faire depuis qu'il a dix ans, et qu'il n'arrive plus à exercer. « J'ai mis beaucoup de temps à accepter que j'étais moi-même victime de ces attentats », explique-t-il.

Il raconte aussi sa reconstruction, le soutien de l'association Life for Paris, les psychologues qu'il finit par consulter, sa reconversion dans la formation des jeunes sapeurs-pompiers. « Ils seront préparés aux gestes de médecine de guerre, moi je ne l'étais pas. »

Le procès a réveillé des douleurs enfouies, il est en arrêt de travail depuis le 14 février dernier. « Je reprends lundi prochain, j'espère être libéré d'un poids après ce témoignage. »

Aux proches des victimes, il répète qu'il a fait ce qu'il a pu. « À 26 ans, j'avais toutes ces vies qui dépendaient de mes décisions. À trois pompiers, nous ne pouvions pas prendre en charge toutes les victimes. »

Et puisque la vie continue, il annonce qu'il attend son premier enfant pour la fin de l'année. À la fin de son témoignage, nombreuses sont les parties civiles à venir l'entourer.

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