Prix Bayeux 2021: guerre en Syrie, retour sur dix ans d’un conflit tombé dans l’oubli

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Une douzaine d’intervenants étaient réunis ce vendredi 9 octobre lors de la soirée des correspondants de guerre du Prix Bayeux 2021 pour débattre de la guerre en Syrie et analyser ses implications actuelles et futur. Dix ans après le début du conflit, la perspective d’une porte de sortie n’a jamais semblé aussi éloignée.

De notre envoyé spécial à Bayeux,

À leur commencement, les manifestations sont pacifiques. « Nous, journalistes avons été très bien accueillis, le peuple était ouvert », explique le grand reporter Kamal Redouani. « Il faut se rappeler que l’on est dans un contexte où tout allait très vite, rappelle alors la journaliste Sophie Nivelle-Cardinale qui était à l’époque basée à Beyrouth. On pensait que ça allait aller vite pour Bachar ».

Face à la contestation, le dictateur syrien va finalement rapidement reprendre les rênes. À cause des réticences de sa propre armée à s’en prendre à la population, il aura recours à des voyous, souvent libérés de prison, pour attaquer les opposants et terroriser la population. Commence alors le début d’un conflit complètement asymétrique. « On n’était pas dans une guerre conventionnelle entre deux camps, le régime infligeait une punition à la population », analyse Sophie Nivelle-Cardinale. C’est à ce moment que l’Armée syrienne libre, majoritairement composée de civils et de déserteurs voit le jour, tout d’abord pour protéger les populations visées par les violences du régime. Mais à l’été 2012, la Syrie entre bel et bien dans la guerre civile. Deux camps s’opposent alors : l’ASL et l’armée du régime.

Le tournant des armes chimiques

En 2013, après deux ans de conflit, le pouvoir Bachar el-Assad vacille. La rumeur d’une vaste offensive des groupes rebelles sur la capitale syrienne enfle. Le grand reporter du Monde, Jean-Philippe Rémy, se rend alors sur place. « La guerre est aux portes de Damas, explique-t-il. On se demande si la révolution n’est pas en train de triompher car les groupes rebelles veulent rentrer dans Damas ».

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Les espoirs seront finalement de courte durée. Les groupes rebelles ne parviennent pas à percer la ligne de front et « quelques jours plus tard, le régime utilise pour la première fois des armes chimiques » rappelle Jean-Philippe Rémy. Le journaliste qui a été témoin d’une de ces attaques a pu ramener des échantillons et les faire analyser pour prouver qu’il s’agissait de gaz sarin.

La ligne rouge des armes chimiques fixée par Barack Obama est ainsi franchie. Mais ni les États-Unis, ni la communauté internationale ne réagiront malgré leurs menaces. La guerre entre alors dans une nouvelle phase car dans la nord de la Syrie, le groupe État islamique profite de l’affaiblissement de l’ASL pour étendre son califat.

L’EI, le nouvel ennemi

Sophie Nivelle-Cardinale le concède, les « barbus », comme elle appelle les jihadistes, étaient là « quasi dès le début de la révolution, même si elle était pacifique. Mais la dégradation de la situation leur a ouvert la porte et tout a dégénéré très vite ». L’ASL est alors prise en étau entre deux fronts car elle doit se battre contre les forces du régime et contre l’EI dans le nord du pays. Un affaiblissement dont Bachar el-Assad saura tirer parti pour renforcer ses positions.

L’avancée de l’EI et le danger qu’il représente pour les Occidentaux poussent finalement la communauté internationale à réagir. En août 2014, la coalition internationale menée par les États-Unis commence à bombarder l’État islamique avec l’appui au sol des forces kurdes. « Il fallait combattre Daesh, c’était un danger et s’en est toujours un, affirme Sophie Nivelle-Cardinale. Mais il aurait aussi fallu aider les rebelles, je suis convaincue qu’il n’en fallait pas beaucoup à l’époque pour faire tomber Bachar, regrette-t-elle. Daesh s’ancre là où il y a une faiblesse ».

Pour de nombreux intervenants, la progression fulgurante de l’EI s’est en effet construite sur le désespoir d’une partie de la population syrienne, qui, faute de mieux, s’est tournée vers l’organisation islamiste pour échapper à des conditions de vie horribles et aux exactions du régime.

« C’est une guerre qu’on veut enterrer »

Tout au long de ces années de guerre les Nations unies se sont montrées complètement impuissantes. Sans compter qu’un nouvel acteur d’envergure est apparu sur le terrain en 2015. La Russie de Poutine, alliée fidèle de Damas, a décidé d’intervenir militairement pour soutenir le régime de Bachar, notamment à Alep qui a été quasi rayée de la carte par les bombardements. Déjà plus que compliquée, la situation diplomatique s’est alors un peu plus complexifiée et l’ONU, qui avait déjà vu démissionner trois de ses envoyés spéciaux pour la Syrie, n’a jamais réussi à obtenir de quelconques avancées diplomatiques de la part de Damas ou de Moscou.

En dix ans, « on est passé de la question du régime de Bachar à comment combattre Daesh », analyse Allan Kaval, grand reporter au Monde. Mais aujourd’hui que la guerre contre l’État islamique a pris fin après sa défaite à Baghouz au début de l’année 2019, force est de constater que « la guerre en Syrie est gelée », lance la journaliste de Libération Hala Kodmani, même si des affrontements sporadiques et des bombardements ont toujours lieu notamment à Idlib. « C’est une guerre qu’on veut enterrer, on ne veut plus la voir », déplore la journaliste franco-syrienne.

Un bilan incertain et une situation explosive

Même le bilan du conflit est aujourd’hui incertain. L’ONU estimait récemment le nombre de morts en dix ans à 380 000. Un nombre largement sous-estimé car « il y a au moins 200 000 personnes disparues », insiste Hala Kodmani. D’autres estimations tablent quant à elles sur 1,5 à 1,8 million de personnes qui seraient mortes lors des combats ou suite à l’effondrement de tout un système sanitaire et économique.

Car c’est aujourd’hui bien sur cette question que les ONG tirent la sonnette d’alarme. Dans un pays dont l’économie et le système de santé ont été complètement détruits, la situation est catastrophique. « Il y a actuellement un risque de famine en Syrie, insiste le médecin réanimateur Raphaël Pitti qui se rend régulièrement dans le pays depuis dix ans pour former du personnel soignant. La situation est beaucoup plus grave qu’en 2013, 2014 ou 2015. Aujourd’hui, la situation humanitaire est explosive ».

Dans cette guerre interminable et sans vainqueur, aucune porte de sortie ne semble se dessiner. « Damas tient aujourd’hui à peine 60% du territoire. Et encore, Assad occupe le pouvoir mais il est sous perfusion de ses bailleurs. Il a absolument besoin de de l’aide internationale », explique le journaliste de France 24 et spécialiste de la région, Wassim Nasr.

« On est à l’aune de quelque chose de beaucoup plus grave »

La situation actuelle ne surprend cependant pas le journaliste selon qui « l’inaction de la communauté internationale dans les six premiers mois de la guerre allait inéluctablement mener à une radicalisation des acteurs ». « Aujourd’hui, la Syrie n’est plus un pays mais un échiquier sur lequel les acteurs extérieurs avancent leurs pions », poursuit-il.

Bachar el-Assad affirme désormais que la guerre est finie et Damas renoue des liens diplomatiques avec plusieurs pays arabes. Une solution au conflit est pourtant très loin d’être en vue. Mais ce qui préoccupe particulièrement Wassim Nasr, c’est bien le sort d’une population livrée à elle-même dans une Syrie totalement détruite et dont le futur est suspendu. « Tous ces enfants qui grandissent dans ce pays pourront un jour porter des armes. On est à l’aune de quelque chose de beaucoup plus grave, analyse-t-il. Car aujourd’hui, les raisons qui ont permis la montée de l’EI sont démultipliée par rapport à il y a dix ans ».

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