Prix Bayeux 2021: «La Birmanie est l’un des pires endroits au monde pour être journaliste»

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Alors que le Prix Bayeux 2021 des correspondants de guerre vient de récompenser le travail d’un photojournaliste birman, l’exposition Myanmar Printemps 2021 se tient à Bayeux pour témoigner des manifestations pro-démocratie réprimées par la junte. Entretien avec le commissaire de l’exposition Damir Sagolj.

De notre envoyé spécial à Bayeux,

Pour la première fois de son histoire, le Prix Bayeux a récompensé le 9 octobre un reporter anonyme dans la catégorie photo. Il s’agit d’un photographe birman dont le travail est exposé dans la chapelle de la Tapisserie de Bayeux parmi les images d’autres photo reporters dans l’exposition Myanmar Printemps 2021 visible jusqu’au 31 octobre. Le commissaire de l’exposition, bosnien et lui-même photojournaliste, Damir Sagolj, nous a expliqué les particularités de cette exposition et la situation concernant la liberté de la presse en Birmanie.

RFI: Pourriez-vous nous parler de cette exposition et de ses particularités ?

Damir Sagolj: Cette exposition est un effort collectif de plusieurs photojournalistes pour montrer la réalité du coup d’État qui a eu lieu cette année en Birmanie. Elle montre aussi la répression violente et sanglante du mouvement pro-démocratie qui a suivi ce coup d’État avec des manifestations massives qui ont menées à des affrontements avec les forces de sécurité et l’armée birmane.

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Ces photographies ont été prises par 13 photojournalistes birmans dont l’anonymat est préservé pour cette exposition pour des raisons de sécurité évidentes, car ils sont encore tous en Birmanie et les exposer dans les médias les mettrait en danger.

En tant que commissaire de l’exposition, j’ai compilé ce qui me semble être les meilleures photos pour avoir une compréhension globale de ce qui s’est passé pendant et après le coup d’État.

Comment avez-vous fait pour récupérer et sélectionner ces photos ?

Je connais bien la Birmanie pour y avoir eu de nombreuses expériences professionnelles depuis plusieurs années. Je me suis rendu dans le pays à de nombreuses reprises pour y couvrir beaucoup d’événements et j’y connais beaucoup de photographes. Je n’aurais jamais pris la liberté de mettre sur pied une exposition parlant d’une situation que je connais mal. Ce n’est pas la première fois qu’un coup d’État de cette sorte se produit en Birmanie, donc il y a une sorte de schéma qui se répète, donc ce n’était pas particulièrement compliqué de rentrer en contact avec les nombreuses personnes que je connais sur place.

Je travaille sur ce nouveau coup d’État en Birmanie depuis qu’il a éclaté en février 2021 donc au travers de milliers de photos que j’ai pu recevoir, j’en ai sélectionné cinquante qui, je crois, représentent le mieux les événements.

Dans quelles conditions travaillent les journalistes actuellement en Birmanie ?

Je ne pense pas qu’il y ait un seul pays dans le monde qui ait plus conscience de ce que la liberté de la presse signifie. Pendant une courte période, les journalistes birmans ont connu une certaine liberté de la presse. Pas dans la même mesure que celle que nous connaissons dans les pays occidentaux, mais ça a existé à partir 2013 et la libération de prison d’Aung San Suu Kyi qui a mené à ce qu’ils ont appelé des « élections démocratiques ».

Donc, les Birmans savent ce que la liberté de la presse signifie. Je pense qu’actuellement, c’est l’un des pires endroits du monde pour être journaliste. Le danger y est permanent pour les journalistes et le fait que les étrangers n’aient pas accès au pays renforce ce danger. Tout repose sur les journalistes locaux. Donc, je crois que leur travail journalistique est probablement l’un des plus importants du monde actuellement.

Concrètement, que risquent les journalistes birmans ?

Ils risquent tout ! Ils risquent leur vie ! Mais pas seulement. La junte Birmanie est connue pour punir les journalistes non seulement en les mettant en prison pour de longues années, mais elle s’en prend aussi à leurs amis et à leurs familles.

Comment ces photojournalistes ont-ils fait pour prendre ces photos ? Ont-ils dû se cacher ? Utiliser des appareils photos dissimulés ?

Toutes les photos de l’exposition ont été prises avec des appareils photos professionnels, mais si vous les regardez attentivement vous verrez sur plusieurs d’entre elles que les photographes se cachent pour prendre des photos de manifestants arrêtés par des policiers ou des images de policiers armés. Les risquent que ces journalistes ont pris sont, je crois, bien au-delà de ce que 99% d’entre nous ont pu vivre dans nos différents reportages.

Cela change-t-il la façon de faire des photos ? Dans la plupart des pays un photojournaliste jouit d’une relative protection alors qu’en Birmanie ils sont des cibles pour les autorités.

En France où dans d’autres pays, être journaliste vous donne normalement en effet une sorte de protection supplémentaire. En Birmanie, les journalistes sont tout particulièrement ciblés et arrêtés donc, évidemment, c’est encore plus dangereux.

Pensez-vous que ces 50 photos que vous exposez valent vraiment les risquent que ces photojournalistes ont pris ?

Ce n’est pas quelque chose que je me permettrais de juger. Mais si vous lisez les déclarations de ces reporters qui sont exposées aux côtés de leurs photos, vous comprendrez que selon eux ces risques valaient la peine d’être pris. La raison pour laquelle ils ont pris ces photos va bien au-delà du simple fait de se dire « je fais ça pour gagner ma vie ». Je crois que la plupart d’entre eux le font pour des raisons bien plus profondes.

Pensez-vous qu’une image puisse faire changer les choses ? Faire chuter un régime ?

Une image seulement, je ne pense pas. Cela peut déclencher des réactions de la communauté internationale bien sûr. Mais je crois que ces photos sont un peu comme des rayons de lumière qui petit à petit s’attaquent à un cancer. Si vous montrez une vérité en en montrant constamment des images, ça finit par montrer la réalité de ce qui se passe et au bout d’un moment ça peut mener à un véritablement changement.

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