Présidentielle 2022 : faut-il interdire les sondages ?

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Avant même d'être candidat à l'élection présidentielle, de nombreux sondages envoyaient Éric Zemmour au second tour de l'élection présidentielle. (REUTERS)

Raquel Garrido, l'ancienne porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, estime que les sondages ne sont que des données commerciales et devraient être interdits. Ont-ils réellement une influence ? Un sociologue nous répond.

Comme à l'approche de chaque élection présidentielle, les instituts multiplient les sondages pour évaluer les intentions de vote lors des premier et deuxième tours. Des sondages qui peuvent donner l'impression que le scrutin est joué d'avance, comme c'est le cas depuis plusieurs mois avec les très nombreux sondages qui voient Emmanuel Macron sortir en tête à l'issue du premier tour et remporter le second tour de l'élection présidentielle. Mais ce mercredi, le dernier sondage Elabe pour L'Express et BFM donne Valérie Pécresse vainqueure au second tour face à l'actuel président en avril prochain.

Tout d'abord, les sondages sont très souvent loin de la réalité, d'autant plus lorsqu'on est à plusieurs mois d'une élection. De plus, ils auraient tendance à inciter les votants. Comme le rappelle la journaliste Emmanuelle Bouland dans un éditorial pour le Journal de la Saône-et-Loire, le sociologue français Pierre Bourdieu résumait lors d'un cours au collège de France : "L'une des propriétés des sondages consiste à poser aux gens des problèmes qu'ils ne se posent pas, à faire glisser des réponses à des problèmes qu'ils n'ont pas posés, donc à imposer des réponses."

Le sondage produit l'opinion plus qu'il ne la mesure ?

L'exemple d'Éric Zemmour illustre parfaitement cette citation. Ce dernier était envoyé au second tour de l'élection présidentielle par les sondages alors qu'il n'était pas encore officiellement candidat.

Raquel Garrido tient quant à elle à rappeler les limites des sondages. Selon l'avocate, interrogée sur les ondes de RTL, "les sondeurs ne connaissent pas les Français, les abstentionnistes, les gens qui votent blanc". Elle souhaite donc que les sondages soient interdits, de façon à ce que les Français soient "souverains de leurs décisions et que les sondages ne nous disent pas qui voter". L'ex porte-parole de Jean-Luc Mélenchon rappelle "qu'avant, les sondages sur le second tour étaient interdits tant que le premier tour n'était pas passé"

"Le problème n'est pas le sondage, mais son utilisation"

Hugo Touzet, doctorant en sociologie au Groupe d'étude des méthodes de l'analyse sociologique de La Sorbonne (Gemass), rappelle la pertinence de cet outil, à condition qu'il soit bien utilisé. "C'est un outil intéressant pour comprendre les phénomènes politiques. Le problème n'est pas le sondage en lui-même mais son utilisation. On a parfois l'impression que c'est la seule donnée qui compte et qu'il n'y a rien d'autre pour comprendre les mouvements politiques."

Selon le sociologue, c'est l'utilisation médiatique des sondages qui peut les rendre impertinents. "On a une frénésie de sondages permanente avec un déficit de connaissances sur tout ce qu'il y a derrière ces sondages. Il faut savoir les lire et les analyser. Quand on a une Une avec 'Pécresse gagnante au second tour' parce qu'un sondage a dit ça, ça donne une image biaisée du sondage. C'est seulement un élément, pas une prédiction." 

S'intéresser à comment sont faits les sondages

Pour les sondages politiques, les instituts ont pour obligation de fournir une notice à la commission des sondages qui est librement consultable : "N'importe qui peut aller consulter cette notice sur la commission des sondages, et là on va avoir beaucoup plus d'informations pour mieux comprendre ce sondage. J'invite tous les journalistes ainsi que les gens qui s'intéressent de près aux élections à le faire. Il faut se baser là-dessus et pas que sur les chiffres qui ne disent pas grand chose. C'est bien de savoir si ce sont des jeunes, des moins jeunes, des riches ou des moins riches qui ont répondu à tel sondage. C'est une chose qui n'est pas assez mise en avant par les journalistes de manière générale", juge Hugo Touzet.

Pour remédier à tout cela, le doctorant en sociologie au Gemass estime qu'il faudrait faire plus de pédagogie mais observe que de plus en plus de journalistes s'intéressent à comment sont faits les sondages. Il faut également rappeler que les instituts ne fonctionnent pas tous de la même manière, et c'est ce qui explique les différences de chiffres entre les instituts. "On a besoin de plus d'informations et d'éducation à la lecture des sondages", estime-t-il. 

"Oui, les sondages ont un effet"

Dire que les sondages on un effet est impossible à démentir mais également impossible à démontrer explique Hugo Touzet. "En sciences politiques, on a deux effets contraires. Le bandwagon ("prendre le train en marche"), c'est quand un candidat est haut dans les sondages, les gens vont voter pour lui, avec cet effet de vote utile. Mais parfois on a l'effet inverse, l'underdog ("le perdant probable") c'est quand un candidat est à la traine dans les sondages, ça va remobiliser son électorat pour le soutenir." Tout un tas d'études ont été réalisés depuis une centaine d'années pour mesurer les effets de l'un et de l'autre, mais impossible de savoir lequel est le plus important. "Donc oui, les sondages ont un effet, mais c'est impossible de les mesurer", conclut-il. 

Incompatible avec Convention européenne des droits de l'homme

La loi du 19 juillet 1977 relative à la publication et à la diffusion de certains sondages d'opinion vise pourtant à empêcher que la publication de sondages électoraux ne vienne influencer ou perturber la libre détermination du corps électoral. C'est pourquoi la première publication ou diffusion doit obligatoirement être accompagner d'indications obligatoires telles que le nombre de personnes interrogées ou encore une mention précisant que tout sondage est affecté d'une marge d'erreur et préciser la marge d'erreur. 

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Depuis 2002, les sondages d'opinion en rapport avec l'élection présidentielle ne peuvent pas être publiés, diffusés ou commentés la veille et le jour de chaque tour de scrutin. Avant 2002, ce délai était d'une semaine, mais la cour de cassation l'a réduit car elle estimait que cette interdiction instaurait une restriction à la liberté de recevoir et de communiquer des informations, ce qui est incompatible avec les dispositions de la Convention européenne des droits de l'homme. 

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