Les présidents français, plus adeptes du bain de foule que de la sécurité

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Emmanuel Macron à Valence (Drôme) le 8 juin 2021 - BFMTV
Emmanuel Macron à Valence (Drôme) le 8 juin 2021 - BFMTV

Les images tournent en boucle depuis mardi: Emmanuel Macron courant vers une petite foule réunie derrière une barrière à Tain-l'Hermitage (Drôme), suivi par ses gardes du corps, et la gifle soudaine venant d'un individu à qui il vient de serrer la main. Les officiers de sécurité interviennent très rapidement, arrêtant l'agresseur et isolant Emmanuel Macron, mais le coup a été porté, et depuis, le rapport du président de la République à sa sécurité est questionné.

Ce n'est pas le premier chef d'État français à avoir été agressé par quelqu'un, en plein bain de foule. On se souvient ainsi des images de Nicolas Sarkozy, violemment agrippé par le col en 2011 dans le Lot-et-Garonne.

"En France contrairement à la Russie, aux États-Unis ou à Israël, le président peut décider au feeling d’aller vers tel groupe d’individus", explique sur BFMTV Pascal Bitot-Panelli, ancien commandant du service de protection des hautes personnalités (SPHP). "Naturellement tout cela ça génère des dangers supplémentaires auxquels il faut faire face".

En France, "c'est toujours le politique qui décide à la fin"

Quand il est question de la sécurité du président sous la Ve République, la France fait figure d'exception comparée à d'autres grandes puissances mondiales, comme le soulignent plusieurs spécialistes de la sécurité, car c'est l'homme politique qui a le dernier mot.

"La doctrine française n'est pas la même qu'à l'étranger, qu'aux États-Unis ou en Israël. Pour nous c'est toujours le politique qui décide à la fin. On peut donner des conseils, on peut aménager les choses, mais c'est toujours le politique qui décide de faire ce qu'il veut au moment où il le veut", développe sur BFMTV Pierre-François Degand, officier de sécurité du SDLP (Service de la protection).

"En France, c’est le protocole qui décide et impose les déplacements, et c’est ensuite aux services de sécurité de s’adapter. Aux États-Unis, c’est tout l’inverse: c’est le Secret Service qui tranche si un déplacement est jugé trop dangereux et personne ne s’y oppose, ni le protocole ni même le Président", rappelle également dans Le Parisien Jean-Pierre Diot, ancien policier au service de protection des hautes personnalités.

Selon une information de BFMTV, le président de la République a d'ailleurs choisi mardi d'aller à la rencontre des Français alors qu'un membre de son service de sécurité l'avait mis en garde quelques instants plus tôt, car la zone n'avait pas été suffisamment sécurisée pour un bain de foule. Il a choisi de s'y rendre tout de même. Les forces de sécurité présentes sont, en somme, dépendantes de la personnalité du chef d'État.

Dans la lignée des précédents présidents

Denis Roux, membre fondateur du groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR), explique sur BFMTV avoir observé ce comportement également chez Jacques Chirac. "C’est un président citoyen qui doit se présenter au public et donc on ne veut pas entendre parler de sécurité", explique-t-il.

En 1996, lors de son voyage en Israël, l'ex-président s'était énervé devant l'important filet de sécurité déployé autour de lui, critiquant une attitude brutale et provocatrice. Car à l'étranger, au cordon sécuritaire présidentiel français s'ajoute la sécurité du pays hôte, qui n'a pas les mêmes habitudes.

Dans une rue bondée de Jérusalem, on peut ainsi entendre Jacques Chirac lancer à un membre de la sécurité israélienne: "il n'y a pas de danger, pas de problème, ce n'est pas une méthode, c'est de la provocation".

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François Mitterrand n'avait pas non plus goûté les méthodes américaines, lors d'un de ses voyages officiels aux États-unis, comme le racontait en 2018 à France Culture Alain Le Caro, membre fondateur du GSPR.

"Nous étions à San Francisco et le Président décide d'aller dîner en privé à Chinatown. C'était impensable pour la sécurité et le protocole américain. Il a donc fallu user de subterfuges pour sortir discrètement le Président de l'hôtel et ne pas être remarqués par les Américains et par les services français", se souvient-il. Mais le secret tombe, "les Américains ont été prévenus, ils sont partis à la recherche du restaurant chinois et ont bouclé tout le quartier, ont vidé les rues. Tout le cortège officiel s'est pointé à la fin du repas et François Mitterrand était bien en colère".

Un journaliste de BFMTV raconte également que, lors de déplacements d'Emmanuel Macron à Malte, en Algérie et aux États-Unis, il a pu voir les services de sécurité locaux complètement paniqués, très surpris de l’attitude du président de la République, qui n'hésite pas à s'approcher de la population, et à s'avancer parfois hors protocole.

Naviguer entre sécurité et contact avec la population

Cette particularité française vient de l'importance de l'image générée par le bain de foule, l'entretient du symbole d'un président de la République proche de la population, qui peut aller à leur rencontre, leur parler sans avoir peur. Pour Denis Roux, il est important en ce sens pour les officiers de sécurité de réussir à avoir une influence sur la personne à protéger.

"Dans la mesure où on lui déconseille de descendre ou d’aller vers la barrière, s’il dit 'oui je vais y aller', il faut le retarder et prendre des mesures de sécurité au préalable", explique-t-il au sujet de l'agression d'Emmanuel Macron mardi. Les présidents "ont tendance [à passer outre] mais à nous de les raisonner, de créer en amont ce climat de confiance qui fait qu’ils écoutent et qu’au moins on retarde le déplacement de quelques secondes, de quelques minutes", afin de mettre en place une sécurité minimale.

Emmanuel Macron avait assez bien exprimé sa position, entre sécurité et contact avec la population, lors de la campagne présidentielle de 2017, lorsqu'il était filmé par Yann L'Hénoret pour le documentaire "Emmanuel Macron, les coulisses d'une victoire". Alors en réunion dans l'usine Whirlpool d'Amiens, il apprends que sa concurrente Marine Le Pen est à l'extérieur, aux côtés des ouvriers. Il décide de s'y rendre également, contre l'avis de sa sécurité.

"C’est pas les mecs de la sécurité qu’il faut écouter. Je ne serai jamais en sécurité parce que le pays, il est comme ça aujourd’hui. Il faut prendre le risque. Il faut aller au cœur à chaque fois. Si vous écoutez les mecs de la sécurité, vous finissez comme Hollande. Peut-être que vous êtes en sécurité mais vous êtes mort", avait-il alors déclaré.

Article original publié sur BFMTV.com

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