Présidentielle française : l’inexorable montée de la « droite radicale »

<span class="caption">Marine Le Pen, du RN, prend la parole devant ses partisans après l&#39;annonce des premiers résultats du second tour de l&#39;élection présidentielle française, à Paris, le 24 avril 2022. Malgré sa défaite, la droite radicale poursuit sa montée, rejoignant des électeurs de toutes les classes sociales, et de toutes les régions.</span> <span class="attribution"><span class="source">(AP Photo/Francois Mori)</span></span>
Marine Le Pen, du RN, prend la parole devant ses partisans après l'annonce des premiers résultats du second tour de l'élection présidentielle française, à Paris, le 24 avril 2022. Malgré sa défaite, la droite radicale poursuit sa montée, rejoignant des électeurs de toutes les classes sociales, et de toutes les régions. (AP Photo/Francois Mori)

Emmanuel Macron a été réélu président en récoltant 58,55 % des suffrages, avec un écart de 17 % sur sa rivale Marine Le Pen du Rassemblement national (RN).

C’est un résultat moins serré que ce que laissaient entrevoir les sondages. En termes de pourcentage du vote exprimé, l’appui à Macron est parmi les résultats les plus élevés depuis 1965.

En revanche, en pourcentage des électeurs inscrits, le résultat de Macron est seulement à 38,52 %, ce qui est faible pour une présidentielle française. Ce résultat n’est pas une surprise. Les politiques de Macron, de la gestion de la crise des « Gilets jaunes » à celle de la Covid-19, ont accentué l’impopularité du président en exercice, surtout auprès des classes ouvrières. C’est donc chez les soixante ans et plus et les cadres supérieurs qu’il a reçu un appui le plus net, aux deux tours.

<span class="caption">Le président français, Emmanuel Macron, salue ses partisans à Paris, France, au soir de l’élection présidentielle, le 24 avril 2022. Ses politiques, de la gestion de la crise des « Gilets jaunes » à celle de la Covid-19, ont accentué l’impopularité du président en exercice, surtout auprès des classes ouvrières.</span> <span class="attribution"><span class="source">(AP Photo/Christophe Ena)</span></span>
Le président français, Emmanuel Macron, salue ses partisans à Paris, France, au soir de l’élection présidentielle, le 24 avril 2022. Ses politiques, de la gestion de la crise des « Gilets jaunes » à celle de la Covid-19, ont accentué l’impopularité du président en exercice, surtout auprès des classes ouvrières. (AP Photo/Christophe Ena)

Le RN a quant à lui récolté 41,45 % du suffrage exprimé. C’est son meilleur résultat aux présidentielles. La formation avait récolté 20 % contre Jacques Chirac en 2002 et 33 % contre Macron en 2017. Au deuxième tour, Le Pen a bénéficié sans surprise de l’appui de 73 % de l’électorat qui a voté Zemmour au premier tour. Elle a aussi profité de l’appui de près d’un électeur sur cinq qui avait voté pour La France Insoumise au premier tour.

Une partie du vote RN semble être un vote « sanction » contre la politique de droite du président. Il n’est donc pas facile de démêler ce qui relève du vote en faveur du RN d’une part, de ce qui relève du vote anti-Macron, anti-élites et antisystème de l’autre.

Le deuxième tour a enfin été marqué par l’abstention de près de 28,2 % des électeurs, dans un contexte de droitisation des débats. Ce taux est en croissance depuis 2007, mais ce n’est pas le plus élevé que la France ait connu. Les plus jeunes, en particulier, ont tourné le dos aux deux partis sortis vainqueurs du premier tour. Comme le souligne l’historien Nicolas Lebourg, cet abstentionnisme peut induire une présentation « déformée » de la société française, alors que les enquêtes d’opinion font état d’une France globalement plus tolérante sur un ensemble de questions sociales.

En tant que chercheurs en sociologie politique, dont nous analysons les dynamiques au Canada et en Europe de l’Ouest, nous croyons essentiel de saisir les polarisations actuelles dans leur dimension politique, idéologique et sociohistorique.

<span class="caption">Une femme passe devant des affiches du leader d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon avant un meeting de La France Insoumise à Hendaye, dans le sud-ouest de la France, le 30 mars 2022. Le Pen a profité de l’appui de près d’un électeur sur cinq qui avait voté pour La France Insoumise au premier tour.</span> <span class="attribution"><span class="source">(AP Photo/Bob Edme)</span></span>
Une femme passe devant des affiches du leader d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon avant un meeting de La France Insoumise à Hendaye, dans le sud-ouest de la France, le 30 mars 2022. Le Pen a profité de l’appui de près d’un électeur sur cinq qui avait voté pour La France Insoumise au premier tour. (AP Photo/Bob Edme)

« Droitisation » et enracinement de l’extrême droite

L’extrême droite de l’échiquier politique réussit désormais à aller chercher des voix depuis Mayotte jusqu’au XVIe arrondissement de Paris, où Reconquête et le RN y cumulaient déjà 23,28 % des suffrages, un score plus élevé que dans le reste de la capitale.

Les formations de Le Pen et Zemmour ont ainsi ratissé aussi bien auprès des « déclassés économiques » (ouvriers et petits employés) qu’auprès des classes les plus aisées de la population française.

Le vote d’extrême droite est bien un vote interclasses. L’élection présidentielle a confirmé la consolidation pérenne d’un électorat de droite radicale en France.

La signification du vote RN

Les électeurs du RN s’inscrivent dans une fracture générationnelle. Ils sont plus présents chez les 34 à 59 ans que chez les 60 ans et plus. Ces derniers sont très favorables à Macron, tandis que les moins de 34 ans sont plus favorables à La France Insoumise. Les 50-59 ans sont les premiers à se trouver dans ce vote RN. La génération des primovotants est celle où le taux d’abstention est le plus élevé.

Il est tentant de lire l’élection à travers l’opposition entre les centres urbains et les campagnes. Cette opposition contribue à expliquer les clivages dont profite la droite populiste à plusieurs endroits. En France, par contre, l’opposition ne se vérifie pas exactement. Plus précisément, elle ne traduit pas l’hétérogénéité du vote rural.

Les électeurs du RN s’inscrivent également dans une fracture sociale. Il canalise ainsi l’expression d’un vote de protestation. De manière symptomatique, les Outre-mers ont voté pour lui en 2022. Cela est d’autant plus significatif que Macron y était arrivé en tête en 2017 sur un message de rupture avec la politique conventionnelle. La Guadeloupe, la Martinique et la Guyane ont placé la France Insoumise en tête au 1er tour, mais l’abstentionnisme au second, doublé d’un transfert de votes vers la droite, a favorisé le RN.

Ce vote de protestation explique aussi une partie des transferts de la gauche vers la droite d’électeurs chez qui l’opposition aux élites et au système est devenue plus importante que l’axe gauche-droite. Le mouvement de protestation contre les mesures sanitaires a participé à ce brouillage des cartes qui a bénéficié aux complotistes ou aux défiants à l’égard de l’État central. Ainsi entre 2017 et 2022, plusieurs nouveaux gains du RN ont été effectués dans des régions comme le sud-est qui ont connu d’importantes mobilisations contre la couverture vaccinale.

<span class="caption">Manifestation contre le passe vaccinal à Bayonne, dans le sud-ouest de la France, le 14 août 2021. Le mouvement de protestation contre les mesures sanitaires a participé au brouillage des cartes électorales traditionnelles.</span> <span class="attribution"><span class="source">(AP Photo/Bob Edme)</span></span>
Manifestation contre le passe vaccinal à Bayonne, dans le sud-ouest de la France, le 14 août 2021. Le mouvement de protestation contre les mesures sanitaires a participé au brouillage des cartes électorales traditionnelles. (AP Photo/Bob Edme)

Comment catégoriser le Rassemblement national ?

L’enracinement du RN, au-delà de sa base historique, pose l’enjeu de qualification de ce pôle à l’extrême droite de l’échiquier politique.

On peut parler d’une forme de national-populisme, telle qu’elle existe dans d’autres démocraties libérales représentatives. Il faut souligner qu’elle conserve des liens (organisationnels, financiers, idéologiques) avec l’extrême droite historique.

Tout au long de la campagne, la lutte politique entre les partis a été accompagnée d’une lutte classificatoire pour catégoriser le RN comme formation politique.

En France, le CEVIPOF évoquait ainsi le « social populisme » de Le Pen et le « capitalisme populaire » de Zemmour. Ces catégories étaient censées rendre mieux compte du déplacement du programme politique de Le Pen vers « la gauche », car contenant davantage de mesures « sociales » ou « redistributives » qu’en 2017 et 2002.

S’il est vrai que la rhétorique du RN de 2022 a cherché à séduire un électorat populaire, les solutions envisagées par la formation à la crise du pouvoir d’achat restent néolibérales (baisse des impôts) et nativistes (appels contre le péril d’une « submersion migratoire »).

En effet, le RN affiche un programme de droite très classique sur le plan économique : soutien aux petites entreprises : baisse des taxes sur les produits énergétiques ; soutien à « la valeur travail » ; exonération d’impôt sur le revenu pour tous les moins de trente ans ; entrée précoce facilitée sur le marché du travail (dès 16 ans) ; baisse de l’impôt sur les successions ; austérité budgétaire sur le plan fiscal, non remise en cause de l’âge de départ à la retraite, etc.

Nouvelles déclinaisons de l’extrême droite

Plusieurs politologues, sociologues et historiens, de Cas Mudde et Pierre André Taguieff à Nicolas Lebourg et Jean-Yves Camus, répertorient différentes vagues d’extrême droite depuis 1945 : populismes protestataires et identitaires, droite radicale, national-populisme, etc. Ces catégories visent à rendre compte du fait que l’extrême droite s’est transformée depuis l’après-guerre, une époque où elles revendiquaient ouvertement une filiation avec les partis fascistes, qu’elles ne cachaient pas leur volonté d’en finir avec la démocratie libérale.

Pour décrire les formations d’extrême droite contemporaines, plusieurs trouvent plus précise la catégorie de droite radicale, qui prône le nativisme, l’autoritarisme et le populisme.

Ces formations reprennent généralement le répertoire classique de l’extrême droite. Mais elles s’en démarquent en cherchant à s’intégrer dans le jeu électoral classique et en incluant à leur répertoire d’actions une défense sélective des valeurs libérales (droits des femmes, égalité et liberté, par exemple), ce que ne faisaient pas les extrêmes droites historiques. Le RN correspond bien à cette catégorie.

Pour ces raisons, la catégorie de droite radicale nous paraît plus précise que celle de « social-populisme » qui ne décrit pas clairement le programme économique du RN, tout en entraînant un risque de confusion avec les formations de gauche populiste latino-américaines.

Le RN : une formation de droite radicale nationale-populiste

Le RN s’intègre plus largement dans un national-populisme. Ce dernier cadre la vie politique en fonction de deux axes de mobilisation.

Sur un axe vertical, il oppose le peuple aux élites. Le projet d’une « révolution référendaire » est un classique du texbook populiste qui y voit une façon de plébisciter un pouvoir exécutif fort en neutralisant les contre-pouvoirs.

Sur un axe horizontal, il oppose les nationaux aux étrangers, en insistant sur la « priorité nationale » pour l’accès aux droits sociaux : prestations familiales, propriété et logement. Les appels récurrents à la préservation de la « civilisation », une forme euphémisée des thèmes du « grand remplacement » agissent enfin comme des sifflets à chien pour capter l’électorat de Zemmour.

Si certains politologues estiment que le populisme a pu avoir comme effet positif de favoriser l’inclusion de voix au sein du processus démocratique dans certains pays, notre évaluation à long terme de son influence est moins optimiste. Dans sa phase actuelle, le national-populisme des droites radicales s’inscrit essentiellement dans un mouvement de dé-démocratisation et de remises en question des piliers de la démocratie libérale, des droits civils et sociaux, consolidés depuis la Seconde Guerre mondiale.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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Frédérick Guillaume Dufour does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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