Présidentielle: les chasseurs, une cible électorale très convoitée

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Il y a en France près de 4 millions de chasseurs, dont un million de pratiquants actifs avec un permis validé pour cette année. Une manne électorale non-négligeable, toutefois plus contrastée que l'image véhiculée.

En octobre dernier, c'est Yannick Jadot qui a dégainé le premier sur le sujet: sur BFMTV, le candidat écologiste déclarait que s'il gagnait l'élection présidentielle, il interdirait la chasse les week-ends et vacances scolaires, ainsi que la pratique de "la chasse à courre et toutes les chasses cruelles".

Approbations dans ses rangs, levée de boucliers éparse ailleurs et surtout colère des chasseurs, un électorat souvent choyé par certains prétendants à l'Elysée. Ils sont plus de 4 millions en France, dont 1 million de pratiquants actifs détenteurs d'un permis validé pour l'année, et constituent un réservoir de voix non-négligeable pour qui entend exercer les plus hautes fonctions.

Macron, "le président qui développera la chasse"

Le quinquennat d'Emmanuel Macron a été jalonné par plusieurs gestes en faveur des chasseurs. Dès 2017, le chef de l'État se déclare favorable au rétablissement des "chasses présidentielles", officiellement supprimées sous Jacques Chirac. En décembre de la même année, il fête ses 40 ans en famille dans un gîte non loin de Chambord et s'éclipse dans la soirée pour assister au "tableau".

"Aucun président ne l'avait jamais fait, le geste était quand même très fort", se souvient Willy Schraen, le médiatique président de la puissante Fédération nationale des chasseurs (FNC).

"Je serai le président qui développera la chasse, vous pourrez toujours compter sur moi", déclare-t-il alors aux patrons des fédérations, selon des propos rapportés. L'année suivante, la division par deux du prix du permis de chasse national est actée, un geste perçu par beaucoup comme un cadeau.

Il n'y a pas qu'à l'Élysée que la chasse et ses adeptes sont attentivement observés. Au Sénat, présidé par le LR Gérard Larcher, lui-même chasseur, 69 élus font partie du groupe d'étude "Chasse et pêche". À l'Assemblée nationale, c'est encore plus: 129 députés émargent dans le groupe d'études "Chasse, pêche et territoires", l'un des plus courus. À titre de comparaison, ils ne sont que 33 dans le groupe "Alimentation et santé", 34 dans celui consacré à la lutte contre les violences intra-framiliales. Le groupe "enjeux de la ruralité" le surclasse toutefois, avec 167 élus. 

"Il n'y a pas que des chasseurs ni des pro-chasse", explique à BFMTV.com le député LaREM Alain Péréa, coprésident du groupe. "La chasse est profondément ancrée dans les territoires", argue-t-il. "Les députés qui sont proches de leur territoire s'intéressent au sujet chasse."

"Il va y avoir une mobilisation" 

La chasse est un milieu "où les informations circulent très bien", "structurant" dans la ruralité, explique Thierry Coste, conseiller politique de la FNC, présenté comme le "lobbyiste de la chasse". 

"On parle des sujets, ce n'est pas comme le pêcheur seul dans son coin, c'est un univers très collectif", juge le chasseur, dont on dit qu'il aurait l'oreille d'Emmanuel Macron.

Le lobbyiste fait le parallèle entre les débats actuels et le début des années 2000, lorsque l'écologiste Dominique Voynet, ministre de l'Environnement, avait porté une loi sur la chasse, interdisant notamment la pratique le mercredi. "C'est redevenu un sujet très politique", croit savoir Thierry Coste. "Je pense que Jadot, volontairement ou pas, a provoqué une réaction assez forte. Aujourd'hui, il n'y a pas de candidat chasseur mais il va y avoir une mobilisation, à la fois de ceux qui sont pour et ceux qui sont contre." 

C'est aussi une population "qui fait encore partie de ces électorats qui sont motivés pour aller voter", souligne Willy Schraen. 

Un électorat "pas homogène et monolitique"

Qu'en est-il réellement dans les urnes? En 2002, Jean Saint-Josse, candidat du parti Chasse, pêche, nature et traditions (devenu en 2019 le Mouvement de la ruralité) avait fait une percée inattendue, en récoltant 4,2% des suffrages.

L'électorat chasseur "penche néanmoins nettement plus à droite que le corps électoral français", indiquait l'Ifop dans une analyse parue en 2017. Mais "contrairement à ce que d'aucuns auraient pu penser, le 'vote chasseurs' n'est (....) pas homogène et monolithique".

En 2012, selon l'institut, les chasseurs ont voté à 28% pour Nicolas Sarkozy (+1 point par rapport à l'ensemble des Français), à 25% pour Marine Le Pen (+7), à 23% pour François Hollande (-5), à 11% pour Jean-Luc Mélenchon (=) et à 7% pour François Bayrou (-2).

En 2017, selon une autre analyse de l'Ifop citée par Le Monde, 26% des chasseurs ont privilégié Marine Le Pen (contre 21,3% des Français, soit un peu moins de 5 points d'écart), 25% Emmanuel Macron (+1), 24,7% François Fillon (+4,7) et 16,7% Jean-Luc Mélenchon (-3).

S'il est monnaie courante que la droite défende la chasse à l'unisson, "c'est parce qu'il y a une dimension 'France rurale', traditionnelle, de la chasse, et la droite pense que c'est son vivier naturel", analyse pour BFMTV.com le politologue Bruno Cautrès.

Mais le chercheur CNRS au Cevipof, pointe les deux facettes de l'activité: la chasse conservatrice d'un côté, mais aussi la "chasse populaire" de l'autre, acquis de la Révolution française présent "dans l'univers mental de la gauche".

À gauche, on ménage aussi les chasseurs

Il serait donc erroné de calquer sur le clivage anti et pro-chasse celui entre la gauche et de la droite. Car la gauche compte dans ses rangs des détracteurs comme des défenseurs. Au sein du PS par exemple, pas de ligne nationale édictée sur le sujet, mais plusieurs voix défendent la pratique. Lorsque Yannick Jadot a proposé d'interdire la chasse lors des week-ends et vacances scolaires, la présidente de la région Occitanie Carole Delga, porte-parole de la campagne d'Anne Hidalgo, était très vite montée au créneau: "Nous ne sommes pas d'accord", avait-elle déclaré

Mi-octobre, le candidat du PCF à la présidentielle Fabien Roussel, député du Nord, avait lui fustigé sur France Info "un courant anti-chasse" qu'il disait ne pas partager, étant "(lui)-même député d'une circonscription rurale".

À l'extrême droite, Marine Le Pen adopte une posture ambivalente. Sur BFMTV le 8 novembre, elle se disait "contre l'interdiction de la chasse". Mais en même temps, interrogée sur les chasses traditionnelles et à courre, elle opposait: "Moi, à titre personnel, il y a des choses qui me heurtent." Une ligne de crête qui témoigne des difficultés à composer avec les différentes franges de son électorat sur un tel sujet.

"La chasse est une activité très populaire", insiste Thierry Coste. "Ce n'est pas ni l'Alsace ni la Sologne avec des patrons du CAC40. Il y a beaucoup de retraités, de salariés. Les trois-quarts des chasseurs chassent à moins de 10 km de là où ils habitent."

Seul 1 Français sur 5 favorable à la pratique de la chasse

Si nombre de personnalités politiques choient, ou a minima se gardent bien d'égratigner les chasseurs, il faut aussi composer avec les adversaires de la pratique. En septembre dernier, un sondage Ipsos pointait que seul un Français sur cinq y était favorable. 

Sur le site du Sénat, une pétition a été déposée le 10 septembre dernier, portée par le collectif "Un jour, un chasseur", fondé après la mort le 2 décembre 2020 de Morgan Keane, 25 ans, "abattu par un chasseur alors qu’il coupait du bois dans son jardin". Intitulée "Morts, violences et abus liés à la chasse: plus jamais ça!", elle demande notamment d'interdire la chasse les mercredis et dimanches et de renforcer la formation des chasseurs. La pétition, qui a dépassé les 100.000 signatures requises en moins de deux mois, est examinée par une mission sénatoriale intitulée "sécurisation de la chasse".

En avril prochain, le Parti animaliste, fondé en 2016, compte être représenté au premier tour de la présidentielle par Hélène Thouy. Aux dernières élections européennes, la jeune formation politique, qui défend l'interdiction de la chasse, avait récolté 2,2% des voix. 

Mais la FNC n'a pas dit son dernier mot et compte également faire entendre sa voix. Lors de son congrès les 21 et 22 mars prochains, trois semaines avant le premier tour de la présidentielle, la fédération veut convier les candidats à la présidentielle, comme en 2017. Il y a cinq ans, seuls Emmanuel Macron et François Fillon s'étaient déplacés en personne. 

En mars, "on les invitera, on verra qui viendra", affiche Willy Schraen. Puis, aux chasseurs, "je dirai quels sont les candidats en présence, quel est le positionnement vis-à-vis de la chasse", prévient-il. "Et peut-être que je donnerai mon positionnement de vote, ce qui sera le vote de Willy Schraen, pas de la fédération nationale." Un choix pour peser, qui sera scruté.

Article original publié sur BFMTV.com

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