Présidentielle au Brésil : les partisans de Bolsonaro en croisade

© Fanny Lothaire, France 24

À un mois du scrutin présidentiel au Brésil, qui opposera notamment le président Jair Bolsonaro au candidat de gauche Luiz Inacio Lula da Silva Lula, une force tranquille se mobilise pour l'actuel dirigeant brésilien. Elle est composée d'indéfectibles patriotes, convaincus qu’une menace communiste pèse sur leur pays et défendent coûte que coûte le chef d'État en place. Galerie de portraits.

  • À Campo Grande, Big Mama, la guerrière spirituelle de Jair Bolsonaro

Elle débarque une heure en retard avec des airs de divas, comme si le ciel lui était tombé sur la tête. Une file d’attente de fidèles et d’amis s'est formée devant la petite paroisse en bois, tous impatients de lui souhaiter son anniversaire. Entre deux rires gras et deux baisers gluants, Big Mama, femme forte au maquillage parfait, jubile : "Pour mes 57 ans, s'il m'envoie une vidéo d’anniversaire, je meurs à l’instant !". Lui, c’est Jair Bolsonaro, son idole, son héros. Elle pleure de joie à l’idée de parler au président du Brésil à qui elle voue un culte. Presque littéralement.

Pasteure évangélique depuis ses 17 ans, Big Mama, Josette Monteiro Marques de son vrai nom, prêche la bonne parole de Dieu, et plus récemment celle du président brésilien, dans son quartier de Campo Grande, une banlieue populaire située à l’ouest de Rio de Janeiro. Depuis son plus jeune âge, et hormis un petit passage à vide dans sa vingtaine, où la drogue et l’alcool l’ont écartée du divin chemin pendant quatre années, Dieu lui "envoie" des messages tous les jours. En 2018, il l’aurait "appelée" pour faire campagne pour son Messie. Jair Messias Bolsonaro. Forte de ces 178 000 followers sur Instagram, elle publie régulièrement des vidéos pour défendre les positions du chef d’État d’extrême droite.

Disciple parfaite

Big Mama, ancienne femme battue remariée deux fois, mère de quatre enfants biologiques et de plus de "1 886 enfants spirituels", qu’elle est fière d’avoir accompagné sur le droit chemin grâce à son association évangélique de réhabilitation contre la drogue, a tout de la disciple de la droite conservatrice. Jusque dans le turban vert et jaune qu’elle noue fièrement sur la tête à chaque manifestation patriotique.

Big Mama est une femme noire. "On peut être compositrice de samba, femme guerrière et défendre le président, je ne vois pas le problème", explique-t-elle. Pourtant Jair Bolsonaro est régulièrement épinglé pour ses propos racistes. En 2017, lors d’une conférence à Rio, il avait affirmé que "les Noirs des Quilombo (villages de descendants d’esclaves noirs réfugiés) ne servaient même pas à procréer".

Dernier outrage en date, début août, en se défendant d’être raciste lors d’une interview au Flow Podcast, le candidat a raconté avoir, dans de sa jeunesse militaire, sauvé de la noyade un collègue afro-brésilien et qu’il "l’aurait laissé mourir s’il avait été raciste".

"Il dit quelques conneries de temps en temps, mais c’est de bon cœur"

Selon elle, ses détracteurs refusent de croire que les personnes noires et de la communauté LGBTQIA+ puissent soutenir le président. Un soutien qui lui aurait valu plusieurs menaces. "On m’a menacée de mort car je défends le président, parce que je porte un turban, que je respecte les Orichas (Dieux des religions de matrice africaine) et que je suis fière de ma couleur de peau. Mais elle a un parti politique ma couleur ?".

Contrairement à ses opposants, Jair Bolsonaro représente, pour Big Mama, un vrai défenseur de la liberté de penser, un homme qui "ne vole pas, qui ne juge pas, qui, c’est vrai, dit quelques conneries de temps en temps, mais c’est de bon cœur". Car peu lui importe les propos du président, pourvu qu’il constitue un rempart "contre la menace communiste".

Dans ses années d’addiction, elle a vu son frère ne jamais remonter la pente de sa dépendance au cannabis, influencé, selon elle, par les idées socialistes en vogue à la fin de la dictature militaire.

Assise à une table à côté de la petite paroisse où elle officie, Big Mama enchaîne les cafés et parle de plus en plus vite, comme s’il fallait convaincre en un temps record du bien-fondé de la politique de Jair Bolsonaro. Chaque nouvel arrivant qu’elle embrasse est un nouveau pasteur rallié à sa cause. Les bibles s’empilent bientôt à l’entrée de la salle où le prêche commence en musique. Big Mama prend le micro, les larmes aux yeux, serrant contre elle un immense drapeau brésilien. Autoproclamée "guerrière spirituelle", elle hurle soudain : "Seigneur, délivre le Brésil du socialisme et bénit cette nation, notre président et ses élections". En écho, la salle entière entonne un 'Amen'. À Campo Grande, banlieue la plus peuplée de Rio, Big Mama est en campagne.

  • Du Sud au Nord, la famille itinérante et patriotique

Autre décor, même ferveur. Dans un ancien minibus de la police militaire reconverti en camping-car, Déborah, Guilherme et leur fille de 6 ans, Amabile Levison, se réchauffent en enchaînant les cafés sucrés. Ce jour-là, un vent froid souffle sur Rio. "Entrez vite !" La porte du mobile-home se referme en un claquement assourdissant.

Amour, ordre et progrès

Ils se disent "apolitiques", "sans parti". Mais c’est tout de même Jair Bolsonaro qui les a inspirés. Et c’est évidemment pour lui qu’ils vont voter. En tout cas Déborah. Guilherme, lui, réserve son vote du premier tour à Pablo Marçal, coach religieux du mouvement “messianique” évangélique inconnu au bataillon.

En 2018, dans leur quartier de Cachoas do sul, ils ont remarqué que peu de voisins levaient le drapeau comme eux chaque matin. Sur le leur, il y est écrit "amour, ordre et progrès". Guilherme a rajouté le mot "amour" inspiré, dit-il, par le philosophe positiviste français Auguste Comte. "Mes voisins, mes amis, avaient honte du drapeau parce qu’ils avaient peur d’être critiqués par leurs voisins pro-Lula, ou d’être traités d’extrémistes de droite". Finie la fierté verte et jaune qui unissait toute une nation lors de la coupe du monde de 2014. Depuis la destitution de l’ancienne présidente Dilma Rousseff, le maillot de la Seleçao est presque exclusivement porté par ses détracteurs dans les manifestations patriotiques. Jair Bolsonaro s’est emparé des couleurs dès 2018. Aujourd’hui, toute personne affichant un drapeau brésilien à sa fenêtre ne peut être qu’un fidèle du président.

Déborah, elle, croit en lui, en avouant que son bilan n’est pas des plus brillants : "Il a eu quatre années difficiles quand même, un tribunal suprême fédéral qui s’opposait constamment à toutes ses politiques, une pandémie et des gouverneurs d’État qui l’ont empêché de gouverner et de soutenir l’économie de ce pays". Avant de poursuivre, en soufflant "on est foutus si le Parti des travailleurs revient, parce qu’ils ont déjà pillé ce pays, ils vont le saigner à nouveau".

"Il protège notre souveraineté"

Guilherme a les yeux qui se perdent soudain dans le vert de l’immense drapeau accroché en rideau devant la cabine chauffeur : "Il faut être fier de nos racines, de notre beau pays et de ses richesses. Jair Bolsonaro le défend, il protège notre souveraineté, il refuse que notre Amazonie soit envahie par les étrangers, c’est pour ça qu’il est détesté".

En soutenant l’économie nationale envers et contre tout, malgré le Covid-19, en refusant l’ingérence internationale dans la gestion de la forêt amazonienne, en défendant les valeurs conservatrices et évangéliques murmurées à son oreille par sa très religieuse épouse, Michelle Bolsonaro, le président serait donc l’incarnation même du patriotisme.

"Défendre notre nation, notre drapeau"

Un militaire tape au carreau. Il demande gentiment à Guilherme de se garer un peu plus loin. Sur cette allée de la base militaire d’Urca, au pied du Pain de sucre, le minibus, même aux couleurs de l’armée, gêne les manœuvres du bataillon. Pas grave : "On a l’habitude, on ne paie jamais le parking et on n’est jamais embêtés par la police. Ils défendent notre cause".

Dans ce vent de fin d’hiver carioca, leur petite camionnette joue les thermomètres patriotiques. Partout où elle circule, où elle se gare, des sympathisants viennent à leur rencontre, prendre une photo, acheter un drapeau, échanger quelques mots. La veille, ils avaient été invités au culte évangélique du bataillon du Bope, le groupe d'intervention d'élite de la police militaire, spécialisé dans la répression des gangs de narcotrafiquants et réputé pour son écusson en tête de mort et ses méthodes musclées. "Une invitation amicale", selon Guilherme, "parce qu’ils sympathisent avec notre cause". Laquelle ? "Défendre notre nation, notre drapeau". Mais contre qui ? "Les ennemis, ceux du nouvel ordre mondial, qui cherchent à diviser pour mieux régner".

  • À Araquari, Jocelito, l’arme à l’urne

Sirène hurlante, le 4x4 de Jocelito Rodrigues file à une vitesse interdite sur l’autoroute qui relie Joinville à Araquari, la banlieue chic de cette ville cossue du sud du Brésil, où se trouve son stand de tir. En uniforme de réserviste militaire, il est fier de son petit passe-droit de notable local. Près de 1 500 associés se côtoient normalement ici. Mais ce soir-là, le club est vide. Tout le monde est à la Shotfair, la plus grande foire d’armement d’Amérique latine, où il exposait en août. Ne résonnent au loin que les tirs d’entraînement de ses équipes de sécurité, qui font une petite démonstration devant un immense panneau où il est écrit, plaqué noir sur vert du drapeau brésilien : "Ce n’est pas une question d’arme, mais de liberté", le slogan du lobby pro-armement, dont Jocelito est membre actif depuis plus de 30 ans.

La visite se poursuit dans son bureau, une grande salle glaciale à la décoration singulière. Une tête de mort en cire et un aigle royal aux ailes déployées trônent sur son bureau. Derrière, le drapeau brésilien en étendard et la photo du président Jair Bolsonaro. Il passe devant, s’arrête et, en position de salut militaire, murmure : "Au capitaine !". Un rituel quotidien.

Jocelito est fier de dire qu’il n’a jamais voté à gauche, pas une seule fois dans sa vie les sirènes du Parti travailliste ne l’ont attiré, contrairement à une grande partie de ceux qui ont rallié la cause de Jair Bolsonaro. Ses convictions n’ont jamais changé. Le président et candidat à sa réélection était déjà pour lui l’homme providentiel. "Il cochait toutes mes cases et il ne m’a pas déçu". Grâce aux mesures mises en place par le gouvernement de Jair Bolsonaro, le nombre de clubs de tirs a augmenté de 1 162 %. De 151 fin 2019, on en compte désormais 1 906 à travers tout le pays. Le club de tir de Araquari est l’un des plus importants.

"On sait déjà lire, merci"

"Santa Catarina est l'État qui compte le plus grand nombre d'armes, mais c'est aussi celui qui a le plus faible taux d'homicide par arme à feu du pays", s’exclame-t-il comme pour se justifier, sans qu’il n’ait été besoin de poser une question. Une litanie répétée en boucle à tous les journalistes qui viennent sur son stand. Mécanisme de défense ou argument politique ? Il y a quelques semaines, le candidat du Parti des travailleurs, Luiz Inacio Lula da Silva, a menacé de transformer tous les stands de tirs en bibliothèque s’il était élu à la tête du pays. Une tirade qui fait grincer des dents Jocelito : "On sait déjà lire, merci ! Contrairement aux sympathisants de gauche".

Jocelito Rodrigues n’ose même pas imaginer l’éventualité d’une défaite du camp Bolsonaro. "Cela serait une grande perte pour le pays et il y aurait plus de difficultés à obtenir un port d’arme… Je ne crois pas à la victoire de la gauche. Si jamais cela devait arriver, ce serait parce qu’il y a une fraude électorale par exemple. En tout cas, en ce qui concerne la fermeture des clubs de tirs, cela aura peu d'influence, car nous dépendons de l'armée, et un président modifiera difficilement des choses liées à l’armée." Pour lui et les membres de son club, la plus grosse menace qui pèse sur la réélection de Jair Bolsonaro, c’est la fraude aux urnes électorales. Au Brésil, le vote est électronique depuis 1996, un système pourtant fiable jusque-là, mais constamment critiqué par le président et ses partisans. L’expérience nord-américaine les a échaudés et ils ont peur, qu’à l’instar de Donald Trump, on leur "vole leur victoire".

Retour à la Shotfair, où Eduardo Bolsonaro, député fédéral pour l'État de São Paulo et fils de Jair, se balade à quelques mètres du stand de Jocelito. Fervent ambassadeur du lobby pro-armes, il est l’invité d’honneur de la foire. Jocelito se précipite pour lui offrir un t-shirt de son club de tir. "On soutiendra coûte que coûte votre papa" lui assure-t-il en souriant pour la photo souvenir. Le cadeau est accepté avec plaisir, mais Eduardo Bolsonaro gardera celui qu’il porte ce jour-là : un haut noir affublé d’un "fuck communist", qui ne choque personne ici.