Présidentielle américaine: y a-t-il une troisième voie? Rencontre avec un libertarien

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Dans la campagne présidentielle américaine, on n’entend parler que des partis républicains et démocrates. Pourtant, il en existe un troisième, sur tous les bulletins du pays : le parti libertarien. Il défend des idées partagées par de nombreux Américains mais il est invisible dans les médias. Rencontre à Atlanta avec Carlos Ocon, l’un de ses fidèles partisans.

De notre envoyée spéciale,

Depuis plusieurs jours, la grue ne marche plus. Le libertarien Carlos Ocon, l’ouvrier trentenaire qui la manœuvre, l’a signalé au chef du chantier mais il croit « qu’ils ont un problème de trésorerie », dit-il. Avec le Covid, le chantier a pris trois mois de retard. En attendant qu’on lui envoie une pièce de rechange, il traîne sur les réseaux sociaux, assis dans sa petite cabine...

« C’est une ville qui bouge, le climat est doux, c’est très vert, il y a des gens de partout et même si les loyers commencent à monter ça reste assez abordable », abonde Carlos. Il est d’origine nicaraguayenne, il a grandit en Floride et est venu s’installer à Atlanta il y a moins d’un an. En moyenne, 36 personnes s’installent chaque jour dans la capitale de la Georgie, soit en seulement 10 ans, 730 000 résidents de plus dans cette« Hollywood noire », connue pour héberger des studios de cinéma, de télévision et d’enregistrement. Atlanta est un pillier de l’entertainment afro-américain.« Et cette dynamique, c’est grâce aux faibles taux d’imposition ! », sourit Carlos. La ville a en effet opté pour une politique fiscale très compétitive pour attirer les entreprises, notamment de l’audiovisuel et des nouvelles technologies : 6% en moyenne.

Biden et Trump renvoyés dos à dos

Ouvrier qualifié, il a eu une éducation « à la dure » auprès de ses parents immigrés, et a passé quatre ans chez les Marines. Une forte éthique de travail, qui résonne avec sa philosophie politique. Depuis quelques années, il s’apparente aux libertariens. « Trump n’arrête pas de se vanter de son bilan économique avant la pandémie. Mais la vérité, c’est que certes, il a baissé les impôts, mais en creusant le déficit comme jamais ! Et en face, Joe Biden veut aider tout le monde – les étudiants, les retraités, les pauvres, le climat – ce qui va créer toujours plus de dettes. », affirme Carlos.

Les impôts fédéraux, la règlementation gouvernementale... très peu pour lui. Mais contrairement aux républicains, il n’a pas de problème avec le mariage gay, l’avortement ou la légalisation des drogues, bien au contraire. Très libéral à tout point de vue en somme. Pro-armes au sein du pays, mais contre l’interventionnisme des États-Unis à l’étranger. Les libertariens veulent décentraliser le pouvoir vers les États, pour que les volontés du peuple se reflètent mieux au niveau local. Selon la métaphore du parti :« Faire des États-Unis une immense Suisse, avec l’arme atomique en plus. »

Sa candidate : Jo Jorgansen

Pour Carlos, pas question de « voter pour le moins pire ». Il soutient bec et ongles Jo Jorgensen, la candidate méconnue du Parti libertarien, cheffe d’entreprise et professeur universitaire qui, au vu de la polarisation extrême cette année, risque de faire un score encore plus bas que celui de son prédécesseur, Gary Johnson en 2016 qui avait obtenu 3,3% des suffrages. Carlos sait bien qu’ils n’ont aucune chance, mais il est convaincu d’une chose :« Beaucoup de gens sont très déçus par les deux grands partis. Il faut une troisième voie, plus neutre, à même de recréer un espace de dialogue

Souvent, les libertariens, adeptes de la dérégulation de l’économie, prennent parti pour Donald Trump. Mais Carlos est intransigeant :« C’est un menteur et un manipulateur, comme tous les politiciens qu’il critique soit-disant. Il a divisé le pays, consciemment ou pas, on le sent au jour le jour. Il s’est aliéné une grande partie de la population en soufflant sur des braises raciales, alors que les choses allaient globalement mieux dans la société. Et maintenant, il a tout le Congrès contre lui. Donc même s’il voulait faire quoique ce soit, bien ou mal, il serait bloqué. Avec lui, c’est l’impasse assurée. »

Quant à Joe Biden :« Ça fait 47 ans qu’il a de hautes responsabilités. Et qu’est-ce qu’on retient de lui ? La pire loi sur la criminalité de l’histoire américaine. En tant que sénateur, il a co-écrit une loi qui a criminalisé les drogues, dont le cannabis, ce qui a provoqué l’incarcération massive de milliers d’Afro-Américains. » C’était en 1992.« Si il avait vraiment voulu y remédier, il aurait pu le faire avant. »

Contre l'ObamaCare

Carlos tient à dire que, bien sûr, « comme sa mère qui vote démocrate », il aimerait que tout le monde puisse être soigné correctement, à moindre coût. Mais n’allez pas lui parler d’ObamaCare, ça l'énerve :« Je n’ai jamais eu d’assurance maladie parce que vu les prix, à mon âge, ça ne vaut pas la peine. Quand la loi santé d’Obama est entrée en vigueur, on a tous été obligé de s’assurer. Sauf que, moi par exemple, je gagne "trop bien" ma vie pour bénéficier de l’offre publique ObamaCare. Donc j’étais forcé de prendre une assurance privée, et la moins chère que j’ai trouvé, c’était 600$ par mois ! Evidemment je n’y ai pas souscrit. Donc à la fin de l’année, au moment de déclarer mes impôts, j’ai du payer une pénalité, vu que je n’étais pas couvert. C’était calculé selon un pourcentage de mes revenus, soit 800$ de pénalités pour l’année. C’est beaucoup. Je ne suis pas contre une option publique. Mais nous obliger à y souscrire, alors que le problème des assurances dans ce pays c’est que le secteur est monopolistique et manque de concurrence… ça revient juste à enrichir les assurances privées. » En 2019, Donald Trump a levé l’obligation d’être couvert, et malgré toutes les attaques faites à ObamaCare, 20 millions de personnes à faible revenu sont encore couvertes, et l’administration a maintenu l’interdiction pour les assurances de refuser des personnes ayant des antécédents médicaux. « Il faut s'inspirer du modèle de santé à Singapour », lance-t-il.

Dans tous les cas, aucune chance que l’on n’entende sa candidate sur tous ces sujets d’ici le 3 novembre puisque « les médias font comme si les petits partis n’existaient pas ! », conclut-il, sourire derrière son masque. Malgré sa présence sur les bulletins de 50 États – un exploit – Jo Jorgensen, mais aussi Howie Hawkins, le candidat du parti Vert (présent dans 30 États), n’ont jamais été invités à débattre, et il est extrêmement rare de les voir à la télévision, sur les chaînes publiques ou privées.

Comme Carlos, j’ai rencontré un petit nombre de gens qui cette année oseront « résister au rouleau compresseur du bipartisme. » Convaincus que le système « finira bien par imploser un jour, et qu’alors, ce sera peut-être leur tour. »