Présidentielle américaine : "J'essaie d'assimiler ce qui est en train de se passer"

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Les Américains se réveillent mercredi sans connaître le nom de leur président pour les quatre prochaines années. Une situation frustrante pour certains, mais attendue, et qui fait resurgir le débat sur le collège électoral.

En ces temps de Covid-19 où la poignée de main est interdite, l'élection présidentielle américaine offre un joli clin d'œil : le président sortant Donald Trump et son rival démocrate Joe Biden restent au coude à coude au lendemain du vote. Pour la première fois dans l'histoire récente des États-Unis, aucun vainqueur ne s'est détaché dès le soir du 3 novembre, la faute au poids du vote par correspondance. Dans une poignée d'États clés, le dépouillement doit se poursuivre durant encore de longues heures, voire quelques jours.

C'est dans ce climat d'incertitude que Chicago s'est réveillé au matin du 4 novembre. Les habitants de la ville ont la mine fatiguée de ceux qui ont veillé tard en espérant connaître le nom de leur président pour les quatre prochaines années. Tout en pianotant frénétiquement sur leur portable en espérant voir tomber les résultats pour le Michigan ou la Pennsylvanie, ils tentent de lutter contre le manque de sommeil grâce à des immenses gobelets de café.

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"J'ai regardé toute la nuit. Ma femme a fini par me forcer à aller au lit. Au bout d'un moment, j'ai fini par obtempérer car il devenait clair qu'on n'aurait pas les résultats", explique Ken, 38 ans, en chemin vers son bureau. "C'est frustrant mais en même temps on s'y attendait."

"Je pense que les démocrates vont finir par l'emporter. Les votes qu'il reste à compter sont pour la plupart du vote par correspondance ce qui leur est normalement favorable", espère le responsable informatique dans une compagnie d'assurances.

D'autres tentent de gérer comme ils peuvent leur stress. À l'image de Jenny, qui se défoule avec un footing le long de la rivière Chicago. Une manière d'évacuer la tension avant de rejoindre le bureau : "J'essaie d'assimiler ce qui est en train de se passer. Rien de mieux que courir pour se vider la tête", sourit la jeune femme. "J'espère que quel que soit le gagnant, il rassemblera un peu plus le pays. 2020 a été une année folle, on doit se serrer les coudes."

L'analyste marketing craint par-dessus tout une nouvelle explosion de violences dans la ville de Chicago, à l'image de celles qui ont éclaté fin mais après la mort de George Floyd des mains de la police, et de mi-août lorsqu'un jeune a été tué par la police locale.

La Trump Tower barricadée

Dans les jours précédant l'élection, Chicago s'est préparé au pire. Les magasins du centre-ville se sont barricadés. La police de la ville a annulé les congés de ses officiers pour pouvoir être présente en forces dans les rues. La rumeur a longtemps couru que les ponts seraient relevés pour limiter les déplacements. Finalement, seul celui menant à la Trump Tower locale a été relevé. En cette matinée du 4 novembre, le secteur était toujours minutieusement bouclé.

"Je suis persuadé qu'ils ont évité d'annoncer des résultats trop vites pour éviter une vague d'émeutes dans le pays en pleine nuit", raconte John Swift. " Personne ne veut lancer une émeute en journée."

Casque de chantier sur la tête, l'ouvrier est en route pour son travail. Il ne se préoccupe que très peu du lent décompte des voix. D'ailleurs, il n'a pas voté cette fois. Il s'en explique : "Je suis originaire de l'Indiana et j'ai l'impression que mon vote ne compte pas là-bas. On sait que l'État sera rouge [républicain, NDLR] quoi qu'il arrive", explique John.

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Le collège électoral : "un anachronisme" ?

"Je pense qu'il serait juste de se débarrasser du collège électoral. Cela donnerait l'impression à chacun que son vote compte réellement. Actuellement, quand je vote pour mon maire ou pour mon représentant, j'ai l'impression que mon vote compte alors que pour la présidentielle, l'Indiana est toujours rouge", se désole-t-il.

En effet, techniquement, à la faveur du système de collège électoral, les Américains n’élisent pas leur président. Cette tâche est dévolue aux 538 grands électeurs qui donnent leur voix en fonction des résultats dans leur État. Et, dans la plupart des cas, "winner takes all" : les grands électeurs d'un État vont tous au même candidat même si celui-ci n'a gagné que d'une voix. Exemple en Illinois : la majorité des comtés votent républicains mais le poids démographique de Chicago offre cet État sur un plateau aux démocrates.

En conséquence, les candidats concentrent leurs ressources et leur stratégie sur un petit nombre d'États clés qui peuvent faire basculer l'élection d'un côté ou de l'autre, délaissant des secteurs acquit d'avance à un parti, contribuant certains électeurs comme John à se sentir ignoré. Seuls le Maine et le Nebraska se fient aussi aux résultats électoraux dans les districts pour distribuer une partie de leur vote.

"Je ne pense pas qu'il y ait un problème avec le collège électoral. Il a ses vertus et il fait sens pour notre pays", défend Joe, statisticien, croisé à proximité de la Trump Tower, un bonnet des Chicago Bulls vissé sur la tête.

Les pères fondateurs redoutaient en effet que les États les moins peuplés n'aient pas suffisamment voix au chapitre dans l'élection du président. En comparaison avec le suffrage universel, le collège électoral permet de compenser le poids des États les plus peuplés.

"Le collège électoral doit disparaître. Il a été mis en place il y a des siècles pour donner plus de poids aux endroits les plus isolés", dénonce Ken, "C'est devenu un anachronisme."

Le retard des résultats pourrait bien faire resurgir les débats sur une réforme de celui-ci.